La Chronique Agora

Après la guerre avec l’Iran, la guerre avec la Fed

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Les Américains paient leur carburant toujours plus cher pendant que Wall Street rêve aux profits de l’IA. Mais la flambée des prix fait aussi grimper les taux, et les géants de la tech ont désormais des montagnes de dettes à rembourser.

Le litre de diesel qui flirte avec les 3 € sur nos autoroutes, cela secoue le pouvoir d’achat des Français, mais pour les Californiens, un gallon à 8 $ ou plus (plus de 2 $/litre), c’est un véritable séisme économique et psychologique… Pour que cela cesse de faire les gros titres, il faudrait que la faille de San Andreas commence à coulisser !

Et il ne s’agit pas que du diesel : le prix moyen du sans-plomb (équivalent de notre « premium ») a passé la barre des 6,30 $/gallon dans de très nombreux counties.

Et le diesel, qui concerne plutôt les rouleurs professionnels (petits et moyens utilitaires, semi-remorques, autocars), flambe prioritairement dans les comtés les plus peuplés de Californie comme San Jose, Fresno, Los Angeles, San Francisco (qui détient un record avec 8,27 $ sur l’autoroute), et le record absolu aux États-Unis revient à San Rafael avec… 8,42 $.

Dans ces villes, le « sans-plomb premium » dépasse les 6,50 $, et les prix flirtent avec les 7 $ sur autoroute ou dans les stations-service en hypercentre.

Les habitants de Californie n’ont jamais observé de tels prix : c’est plus du double de septembre 2020 (2,4 × 3,30 $), c’est 85 % de plus qu’en septembre 2021, c’est 30 % de plus que lors du précédent pic observé en septembre 2023… et c’est également 32 % au-dessus de la moyenne nationale.

Les prix des carburants sont à peine moins élevés dans l’État de Washington : à Seattle, le sans-plomb tutoie les 6 $ en moyenne, le diesel est vendu à près de 7,50 $ sur les autoroutes périurbaines (18 % au-dessus de la moyenne nationale).

Mais paradoxalement, ce n’est ni en Californie, ni à Hawaï, ni dans l’Oregon que l’accélération des prix est la plus violemment ressentie : c’est dans les États comme le Kansas, l’Oklahoma, le Dakota du Sud, le Missouri, le Texas qui bénéficient des tarifs les plus bas grâce à la présence de raffineries, à la proximité de la « ressource »… et à un barème de taxation très bas, de l’ordre de 20 cents le gallon (contre 54 en Californie).

En effet, les usagers des États du Midwest ont été habitués à un gallon de diesel inférieur à 3,50 $ depuis 2023.

Prenons le Texas, l’État le plus peuplé — hors Californie — et qui consomme le plus de carburant par habitant aux États-Unis : le gallon de diesel était à 3,75 $ en moyenne en septembre 2025, il affiche désormais 5,50 $, soit +47 %… Mais dans les régions de la Gulf Coast, du Lower Atlantic et du Midwest », il s’affichait sous les 3 $, soit +80 % à +85 % (contre +55 % à San Francisco).

Et c’est dans ces régions plutôt pauvres que se situe le cœur de l’électorat « MAGA » de Donald Trump. Même cas de figure dans l’Oklahoma et le Kansas, qui sont des fiefs républicains — et trumpistes — jusqu’à présent inexpugnables.

Et ce sont ces électeurs plutôt défavorisés, des ménages qui n’ont aucun transport en commun à leur disposition et souvent deux voitures pour aller travailler — achetées à crédit —, qui voient leur pouvoir d’achat fracassé par la hausse des carburants.

C’est l’exact scénario inverse de celui que leur avait promis Donald Trump : un diesel à 2,50 $ le gallon, du sans-plomb à 2 $. Ils payent leur plein désormais 2,5 fois plus cher que ce qu’ils espéraient.

Et le poste « carburant » constituait déjà une grosse ligne dans leurs budgets de plus en plus serrés (flambée des frais de santé, des taxes locales, des frais de scolarité, et des salaires qui ne suivent pas) quand ils ont voté pour Donald Trump en novembre 2024.

Mais Trump n’a pas oublié sa promesse et a déclaré ce week-end : « Le gallon d’essence retombera à 2 $ dès que les États-Unis auront gagné la guerre face à l’Iran. »

Combien de ses électeurs pensent que la victoire est au bout du canon… ou plutôt d’une salve de missiles sur l’île de Kharg (le meilleur moyen d’inciter Téhéran à bloquer le détroit de Bab el-Mandeb, via ses alliés houthis, ce qui fera exploser le prix de tout ce qui circule par la mer sur la planète) ? Comment les derniers « fans » les plus obstinés vont-ils voter début novembre 2026 ?

Mais les particuliers qui votent ne sont pas les seuls à grincer des dents : toutes les entreprises de transport routier — qui ne votent pas, mais finançaient éventuellement les candidats républicains — voient leurs marges s’éroder, faute de pouvoir répercuter 100 % de la hausse du diesel auprès de géants de la distribution comme Walmart, Costco, Home Depot, Target, Kroger, etc.

Cela n’empêchera pas ces distributeurs d’augmenter les prix dans leurs rayons, et ce sont les ménages qui vont devoir rajouter ce surcoût à leur plein de carburant, qui leur coûte en moyenne 50 % plus cher.

Et c’est au moment où le pouvoir d’achat des ménages US va se trouver laminé par l’inflation (elle leur a déjà coûté 100 Mds$ depuis fin février) que les géants de l’IA espèrent leur vendre de la « capacité de calcul » (des « tokens ») à raison de plusieurs dizaines de dollars par mois !

Au moins, en l’an 2000, les ménages américains s’enrichissaient à un rythme jamais vu depuis dix ans et pouvaient financer des abonnements à 50 $/mois à la fibre pour recevoir Internet.

Est-ce qu’en 2027, ils auront les moyens de payer 30 $/mois pour pouvoir scripter des vidéos rigolotes ou retoucher leurs photos de vacances ?

Mais ceux qui souffrent le plus de la flambée du fioul sont les céréaliers américains : c’est la double peine puisqu’en plus du carburant pour les engins agricoles, ils doivent supporter la flambée du coût des engrais avec la pénurie causée par l’arrêt des exportations de dérivés azotés (urée, ANFO) en provenance du Qatar et, accessoirement, de l’Ukraine (ça impacte davantage les pays de l’UE).

Des récoltes moins abondantes faute d’engrais, le fioul qui prend 50 % à 60 % : les céréaliers du Midwest, des grandes plaines du Canada et les maraîchers de Californie vivent une année compliquée.

L’une des solutions pourrait consister à faire fonctionner les engins agricoles au GNL, qui est et va demeurer bon marché aux États-Unis, mais c’est une transformation qui prendrait des années, de nombreux engins très coûteux étant achetés à crédit et pas encore amortis par les exploitants.

Vous pouvez transposer ces difficultés à nos agriculteurs français, lesquels ont de surcroît subi la fameuse canicule… ou, plus spécifiquement, la sécheresse — ce qui est beaucoup plus pénalisant — à partir de fin juin (les récoltes de blé de printemps, d’orge et de colza n’ont donc pas été affectées). La production de maïs, en revanche, s’est effondrée. Les moissons ont commencé sans attendre que les épis soient mûrs, et pour une bonne raison : les épis ne sont souvent que de simples trognons qui ne portent pas de grains !

Le prix de l’alimentation animale a déjà explosé faute d’herbe à pâturer… et il n’y aura quasiment pas de maïs en grain — pour compenser le recours prématuré au fourrage — cette année.

Les marchés boursiers, portés par les valeurs IA, se fichent du prix du plein, du coût du caddie, des difficultés des transporteurs et des agriculteurs – mais pas les marchés de taux, avec des rendements qui ont battu ces dernières heures des records vieux de deux décennies.

Les géants de l’IA sont, pour nombre d’entre eux, passés d’une situation où ils ne savaient pas quoi faire de leur cash et le redistribuaient aux actionnaires (via des buybacks massifs) à un contexte d’endettement colossal (750 Mds$ d’emprunts rien que pour 2026), voire de surendettement.

Car beaucoup d’émissions obligataires ont été lancées via des SPV (des structures opaques destinées à faire du « portage de dette ») et ont un statut de « hors bilan »… mais le remboursement incombe bel et bien aux hyperscalers et aux géants de l’IA qui les ont initiées.

Et la hausse des taux semble laisser les actionnaires indifférents tant que les profits virtuels progressent plus vite — dans le monde enchanté des hypothèses — que le coût réel de la dette.

La seule vraie règle, c’est que la dette n’est jamais un problème, jusqu’au jour où cela en devient un !

Pour les ménages, avec un gallon de diesel à 8 $ et une inflation « ressentie » à plus de 5 %, la cote d’alerte est atteinte depuis longtemps : il leur faut déjà puiser dans leur épargne pour finir le mois.

Et à plus de 4,85 % sur le 10 ans US, 5,30 % sur le 30 ans et 3,43 % sur le Bund allemand, le moment où la dette apparaît soudain comme un problème aux institutionnels — les seuls qui comptent à Wall Street ou à la City — n’a jamais été aussi proche.

Il suffirait que la BCE, ce jeudi, ou la Fed, mercredi prochain, sous-entende que, face à la flambée des carburants, elle ne s’interdit pas d’envisager de nouvelles hausses de taux.

Et Trump, qui fait tout pour intensifier la guerre avec l’Iran, va-t-il entrer en guerre avec la Fed qui monte ses taux ?

Celle-là sera la « guerre de trop » !

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