Une vieille, mais bonne, idée de la monnaie

Rédigé le 21 février 2017 par | A la une, Bill Bonner, Cash - Cashless Imprimer

Les idées véritablement neuves sont rares. Les bonnes idées le sont encore plus. Les bonnes idées concernant l’argent — sauf celles que nous avons eues nous-mêmes — ne se manifestent presque jamais.

Aujourd’hui, nous nous tournons vers Aristote, avec ce texte de Van Bryan, un de nos amis de Classical Wisdom Weekly, afin de jeter un regard sur ce qu’est supposément la monnaie (l’argent).

Pour l’Occident, la Grèce Antique fut l’ère des grandes premières.
Premier gouvernement démocratique ? Oui.
Premiers chefs-d’oeuvre de la littérature ? Oui.
Premières universités ? Oui et oui. Platon et Aristote ont fondé des écoles au cours de l’Epoque classique.

Il n’est donc pas étonnant que les Grecs de l’Antiquité aient également frappé certaines des premières pièces de monnaie du monde occidental.

Il est peut-être encore moins étonnant que, presque aussitôt, le premier scandale lié à une escroquerie et à une version antique du complexe militaro-industriel ait eu lieu.

Vous voyez… nous sommes vraiment influencés par les Grecs.

Les anciennes drachmes grecques ont été communément utilisées à partir de l’Epoque archaïque (aux environs de 600 av. J.-C.), jusqu’à l’Empire romain. Au départ, les pièces de monnaie anciennes étaient en électrum (ou or pâle), un alliage naturel, mais avec le temps, l’or et l’argent furent privilégiés

L’influence économique grandissante des Grecs, au cours du 5è siècle, fit de l’ancienne drachme une monnaie communément acceptée dans toutes les contrées alors connues.

On a retrouvé des pièces anciennes en Egypte, à Rome et en Syrie. Elles sont même parvenues jusqu’aux lointains territoires celtes.

Jusque-là, tout cela n’a rien de compliqué. Mais à présent, préparez-vous à réfléchir : nous allons passer aux choses philosophiques.

Ce que la monnaie n’est pas…

Aristote, personnage que l’on considère souvent comme le philosophe le plus prolifique et le plus influent du monde occidental, nourrissait quelques idées en ce qui concerne la monnaie.

A la différence de Platon, son prédécesseur et professeur, Aristote ne ressentait pas le besoin de justifier l’existence de la monnaie. Aristote, pragmatique, considérait que la nécessité de la monnaie allait de soi.

« A mesure que ces rapports de secours mutuels se transformèrent en se développant, par l’importation des objets dont on était privé et l’exportation de ceux dont on regorgeait, la nécessité introduisit l’usage de la monnaie. »

C’est important : Aristote n’affirmait pas que la monnaie était la richesse, mais plutôt qu’elle la représentait.

« En effet, un homme, malgré tout son argent, ne pourrait-il pas manquer des objets de première nécessité ? Et n’est-ce pas une plaisante richesse que celle dont l’abondance n’empêche pas de mourir de faim ? Comme ce Midas de la mythologie, dont le voeu cupide faisait changer en or tous les mets de sa table. »

Pour Aristote, la monnaie représente des olives dans le verger, des urnes en terre cuite, du vin provenant de la vigne. La monnaie n’était pas la richesse, mais une façon de la mesurer.

… Mais ce qu’elle devrait être : ses cinq caractéristiques

Je vous l’accorde, nous venons d’évoquer ce que la monnaie n’est pas. Alors, qu’est-ce que la monnaie ?

Eh bien Aristote dit qu’idéalement, la monnaie devrait avoir les cinq caractéristiques suivantes…

  1. Durable : elle doit survivre aux épreuves et péripéties quotidiennes de l’existence, liées au fait qu’on la transporte partout, dans les poches, les porte-monnaie, voire dans la bouche des personnes qui viennent de mourir.
  2. Transportable : un petit élément doit avoir une grande valeur.
  3. Divisible : si l’on casse une pièce de monnaie, que ce soit au sens figuré ou au sens propre, sa valeur relative ne doit pas être altérée.
  4. Fongible : remplaçable par quelque chose de même nature. Autrement dit, peu importe la pièce de monnaie spécifique que vous possédez, du moment que vous en possédez une.
  5. Avoir une valeur intrinsèque : la matière dans laquelle la pièce de monnaie est réalisée doit être une matière première de valeur (on frappe des pièces dans de l’or, pas du béton).

L »histoire nous a enseigné qu’ignorer ce cinquième principe peut se révéler particulièrement désastreux.

La Crise du IIIème siècle

Au tout début de l’Empire Romain, à partir de 27 av. J.-C., la monnaie que privilégiaient les Romains était le denier (denarius, en latin) d’argent. Le premier empereur romain, Auguste, frappa des pièces composées à 95% d’argent.

Ah mais pourquoi ne pas améliorer une bonne idée à l’aide d’un peu de manipulation monétaire ?

Ces pièces de monnaie ont été dépréciées au cours des siècles : à tel point qu’en 268 apr. J.-C., on ne comptait plus que 0,5% d’argent dans ces deniers. Interrogé à propos de la dévaluation de la monnaie, l’empereur Caracalla (qui régna de 198 à 217 apr. J.-C.) brandit son épée et déclara :

« Ne vous inquiétez pas. Tant que nous avons cela [en désignant l’épée], nous ne serons pas à court d’argent »

[NDLR : Le sort de l’euro est certes incertain, mais celui du dollar aussi car les Etats-Unis s’engagent financièrement dans une fuite en avant avec les dépenses de Trump. La seule puissance militaire américaine suffira-t-elle à contraindre la Chine, la Russie ou d’autres à continuer à négocier en dollar ? En cas de nouvelle crise monétaire internationale, l’or retrouvera son rôle et vous devriez absolument en posséder. Pour tout connaître de la future crise monétaire, savoir quel type d’or détenir et sous quelle forme, lisez ce livre de Jim Rickards, Le Nouveau Plaidoyer pour l’or.]

Que pensez-vous de cette politique monétaire ?

Même les économistes actuels peuvent bien imaginer ce qui arriva ensuite.

L’Empire subit une hyperinflation galopante. Au cours de cette période, les prix flambèrent jusqu’à 1 000%. C’est ce que l’on appelle souvent « la crise du IIIeme siècle ». Au cours des 50 ans qui suivirent, 26 hommes différents allaient revendiquer le pouvoir, souvent par intervention militaire. Quant à l’empereur Caracalla, en 217 apr. J.-C., ses propres soldats le poignardèrent à mort alors qu’il s’était arrêté pour soulager sa vessie.

L’histoire est réellement fascinante…

C’est peut-être Edward Gibbon, historien du XVIIIème siècle, qui résume le mieux la folie, lorsqu’il remarque que la grande question, en ce qui concerne l’empire romain, ce n’est pas qu’il ait sombré, mais plutôt qu’il ait tenu bon aussi longtemps !

Au cours des siècles, il s’est révélé que les grands penseurs avaient tort (Aristote soutenait que les mouches avaient quatre pattes et que les femmes avaient moins de dents que les hommes). Donc, par moments, la société n’a pu progresser qu’après avoir rejeté les affirmations d’Aristote. Ses idées concernant une monnaie saine se rangent-elles dans cette catégorie : un ramassis philosophique obsolète ?

Ou bien représentent-elle une sagesse qui a fait ses preuves au fil de toutes les époques ?

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Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

Un commentaire pour “Une vieille, mais bonne, idée de la monnaie”

  1. M Bonner:
    La Crise du III ème siècle de Rome fut en effet monétaire, mais aussi sociale et militaire. Il semble bien que les « empereurs-soldats » avaient pris l’habitude de rechercher l’appui du peuple par des distributions généreuses (déjà le Revenu Universel ?) Le manque de soldats romains, conséquence d’une crise démographique, elle-même causée par un statut très « libéré » des femmes fut aussi responsable en partie d’une situation catastrophique.
    Il semble bien que l’appétit du pouvoir a toujours poussé nos Dirigeants-Parasites sur les mêmes voies sans issues. Au début, des « aménagements » du droit familial aux conséquences sociales et démographiques imprévues mais catastrophiques, suivies par une course en abîme de « mesurettes » qui ne font qu’aggraver les problèmes, les tripatouillages monétaires signant le début de la phase finale.
    Nous aurions intérêt à étudier de près le III ième siècle romain si nous voulons éviter les mêmes erreurs. Et je suis prêt à parier que les mêmes causes produisirent les mêmes effets à d’autres périodes.

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