Une hégémonie bienveillante

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LA CHRONIQUE AGORA
Paris, France
Mardi 21 mars 2006
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*** In the mood for love
Ben Bernanke met les marchés en émoi…

*** Une hégémonie bienveillante
Il n’y a pas qu’en France, qu’on manifeste…

*** Un caprice du Congrès (2)
John Mauldin continue son étude sur l’excès de pouvoir du Congrès américain…

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Bonjour,

*** IN THE MOOD FOR LOVE

** Plus fébriles qu’une jeune fille se préparant pour un premier rendez-vous, les marchés américains ont attendu toute la journée d’hier le discours de Ben Bernanke devant l’Economic Club of New York. Ce dernier ayant lieu le soir, cela a donné lieu à des séances plutôt ternes.

Le Dow Jones clôture ainsi sur une baisse de 0,05%, à 11 274,53 points. Le Nasdaq, pour sa part, a grimpé à 2 314,11, soit +0,33% — tandis que le S&P 500 fermait la marche en perdant 0,17% à 1 205,08 points.

Dans leur exaltation, les investisseurs en ont oublié de s’arrêter sur les derniers chiffres du Conference Board, qui annonce que son indice des indicateurs avancé s’inscrit… en baisse, de 0,2% le mois dernier. Après une hausse qui aura duré quatre mois consécutifs, voilà qui n’inscrit pas la relation naissante sous de très bon auspices, mais on le sait bien : l’amour est aveugle…

En tout cas, le président de la Fed s’est montré peu sensible à l’émoi des investisseurs américains, puisqu’il n’a laissé filtrer aucune information particulière sur la prochaine évolution des taux. Suite du feuilleton sentimental dès la fin du mois, après le premier discours "officiel" de M. Bernanke devant le FOMC…

** En Europe, les marchés ont dû se plier aux caprices d’un prétendant beaucoup plus exigeant : le pétrole. L’or noir a jeté un beau désordre dans les idylles plus ou moins orageuses en train de se nouer dans les secteurs bancaires et de l’assurance.

En perdant plus de deux dollars (le WTI New York est passé de 62,77 $ vendredi à 60,42 $ hier), le pétrole a repris le devant de la scène — et fait baisser les principales places européennes.

A Paris, le CAC 40 avait pourtant atteint durant la première partie de séance un sommet depuis le 2 août 2001, à 5 174,14 points — il a dû reculer, plombé par Total, terminant ainsi à 5 138,51 points, soit une baisse de 0,05%. A Londres, c’est BP qui s’est chargé de jouer les trouble-fêtes, le FTSE terminant sur un recul de 0,07%. A Francfort, par contre, on est resté stoïque : le Dax a gagné 0,31%.

Toute cette agitation aura tout de même permis de mettre des étoiles dans les yeux de quelques investisseurs : Marc Dagher, analyste en chef de 100% Warrants, a ainsi dénoué hier sa position sur le warrant call Vinci avec un joli gain de 100% tout rond…
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** Du côté des taux et des devises, c’est encore Ben Bernanke qui a déterminé la tendance. Le dollar a ainsi continué poursuivi sa hausse, terminant à 1,2168 pour un euro. Du côté des taux, on a constaté une légère tension au début de la courbe — cependant que le rendement du T-bond US à 10 ans, lui, se détendait de deux points de base, à 4,65%.

Quant à nous, à la Chronique Agora, éternels sentimentaux, nous avons réservé nos plus doux regards au métal dont on fait les anneaux de fiançailles… et il nous le rend bien, puisque l’once d’or a joliment progressé hier, pour atteindre les 555,75 $ au second fixing de Londres…

Françoise Garteiser,
Paris

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Bill Bonner, co-fondateur de La Chronique Agora, à Londres

*** UNE HEGEMONIE BIENVEILLANTE

** "Arrêtez la guerre", disent leurs panneaux. Ou encore : "Bush est un criminel de guerre".

* Nous les avons aperçus alors que nous traversions Westminster Square. Il s’agissait d’un petit groupe de manifestants, vêtus de vestes matelassées, d’écharpes et de bonnets de laine, parce qu’il faisait très froid. On est peut-être au printemps depuis hier, mais en Angleterre, on se croirait encore au milieu de l’hiver.

* Ce week-end a marqué le troisième anniversaire de la guerre en Irak. Contre qui cette guerre est-elle menée, ou pour quelle raison, voilà qui reste à déterminer. Mais son coût s’élève à près de 10 milliards de dollars par mois — qui comprennent la pacification, encore en cours, de l’Afghanistan ; selon la presse, cependant, il reste des "insurgés" au Moyen-Orient qui résistent à la bienveillance de l’empire américain.

* Les Etats-Unis marquent l’Histoire. Ce n’est pas le premier empire dont le financement dépend de ses rivaux — les Anglais ont compté sur les Etats-Unis pour payer la Première guerre mondiale — mais c’est bien le tout premier empire à gaspiller son argent emprunté et sa force militaire dans une guerre contre personne.

** Et voilà qu’arrive l’ancien premier ministre irakien, Ayad Allaoui, selon qui le pays a sombré dans la guerre civile. Pas du tout, affirme le vice-président des Etats-Unis. "Quelle guerre civile ?" déclare l’homme qui a confondu un avocat avec un canard. "Je ne vois pas de guerre civile."

* Une guerre civile n’était pas censée se produire. Selon la nouvelle théorie conservatrice, lorsqu’un pays reçoit enfin le cadeau doré de la démocratie, l’histoire s’arrête. Terminé, les guerres civiles. Fini, les révolutions. Plus de bouleversements. Pourquoi se fatiguer à verser le sang lorsqu’il suffit de se rendre aux urnes pour dépouiller vos voisins en toute légalité ?

* Mais sur la page 5 du Sunday Times of London, on trouvait une photo de M. "La Fin de l’Histoire" lui-même, Francis Fukuyama — se tenant devant un mur comme un condamné à mort.

** Nous nous sommes bien amusé avec le concept de "Fin de l’Histoire". C’est si arrogant, si imbécile, si ridicule — nous ricanions chaque fois que nous prononcions les mots. Mais cela permettait d’expliquer en partie pourquoi le marché des options stagnait, pourquoi les Américains sont prêts à s’endetter si profondément, pourquoi les investisseurs achètent de la dette américaine à 30 ans avec des rendements de moins de 5%, pourquoi les gens prêtent de l’argent à des pays du Tiers-Monde à des rendements si bas qu’on pourrait croire qu’ils vont rembourser l’argent, et pourquoi les actions du Dow se vendent encore à 20 fois les bénéfices. Personne ne s’attend à ce que l’Histoire crée des problèmes à quiconque.

* "Fin de l’Histoire ? Début des sottises", aurait dit Margaret Thatcher. Mais les investisseurs et les néo-conservateurs ont adoré l’idée. Ils ne s’en rendent pas compte, bien entendu, mais les nouveaux conservateurs sont une sorte de marxistes — pas des disciples de Karl, mais de Harpo, Chico et Groucho, avec les illusions messianiques de Lénine et du Che. Ils pensent pouvoir construire un monde meilleur en disant aux autres ce qu’ils doivent faire. Ce ne sont pas les premiers à s’en persuader. Mais ils font sans doute partie des plus ineptes.

** Mais que voyons-nous ? Même Francis Fukuyama s’est aperçu de la vanité de ses sottises : "je suis un apostat", dit-il au Times. Dans son nouveau livre, After the Neocons ["Après les Néo-conservateurs", ndlr.] paru cette semaine, il explique : "j’en ai conclu que le néo-conservatisme, en tant que symbole et en tant que pensée, a évolué de manière à devenir quelque chose que je ne peux plus soutenir"…

* "Lorsque [Bush] s’est présenté aux élections présidentielles, il a parlé d’une politique étrangère ‘humble’ et a attaqué la construction des nations ; depuis, il s’est convaincu de croire [tout le contraire]."

* "Je ne suis pas choqué, je suis complètement consterné par le niveau même d’incompétence. Tant qu’à être une hégémonie bienveillante [en référence au statut des Etats-Unis de seule superpuissance au monde], mieux vaut être doué en la matière."

* De toute évidence, l’administration Bush est particulièrement peu douée en matière d’empire. Ni les pains et les jeux à domicile ni les guerres à la périphérie ne semblent aller bien.

* Selon Andrew Sullivan, qui écrit lui aussi dans le Times, en plus de "décisions structurelles pleines de défauts — afin d’envahir et d’occuper l’Irak avec la moitié des troupes nécessaires, d’ajouter des dizaines de milliards de dollars à la dette nationale sans aucun moyen de les rembourser, de dépenser une vaste quantité d’énergie à réformer la sécurité sociale (sans obtenir la moindre réforme, au bout du compte), tandis que l’Irak se transformait en bourbier"…

* En plus de tout cela, donc, "Bush a également lancé un énorme programme d’allocations pour les médicaments sur ordonnance afin de gagner des votes — et en a fait un tel gâchis lors de sa mise en place que les retraités n’ont qu’une envie : se rendre aux urnes en novembre pour voter démocrate".

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*** La Chronique Agora présente ***

John Mauldin continue d’examiner la possible montée en puissance du protectionnisme américain — et regarde d’un peu plus près les investissements étrangers aux USA…

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UN CAPRICE DU CONGRES — 2ème PARTIE
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Par John Mauldin (*)

Il existe une procédure au cours de laquelle les investissements étrangers aux Etats-Unis ayant des implications pour la sécurité nationale sont soumis au Comité américain des investissements étrangers (CFIUS). Cette agence inter-gouvernementale examine les investissements en question ; si l’on détecte un point d’inquiétude, l’investissement en question est soumis à de plus hautes autorités. Or l’investissement de Dubaï dans les ports américains avait été passé au crible, sans causer le moindre souci, et avait été approuvé. Puis quelques politiciens ont vu l’occasion d’y gagner quelque chose.

Aux niveaux administratifs intermédiaires, quelqu’un aurait dû s’apercevoir des implications politiques de cet accord. Malheureusement, l’administration Bush n’est pas très douée pour expliquer ses décisions. L’accord aurait dû être soumis au congrès en privé, et être soumis à un veto éventuel avant d’être approuvé. Il faut donc attribuer la majeure partie du blâme à l’administration, qui a fait la "sourde oreille".

En moins de temps qu’il n’en a fallu pour le dire, la rumeur est allée bon train ; les représentants républicains du Congrès se sont retrouvés à 9 contre 1 opposés à l’accord durant une année électorale qui s’annonce difficile pour eux. Les démocrates, eux, voient l’occasion de faire semblant de se soucier de la sécurité nationale et de mettre le président en difficulté — et hop, tout est en marche pour arrêter l’accord.

Il y a une raison au processus du CFIUS. Il fonctionne, et il permet de faire en sorte que la classe politique reste plus ou moins à l’écart des accords entre entreprises. Mais le Congrès a désormais appris qu’il peut examiner tout accord en cours — et déclarer qu’il est contre l’intérêt national qu’une entreprise étrangère achète une société américaine. Et n’importe quel représentant du Congrès soucieux de faire le beau devant les caméras — et ayant dans son district une entreprise pouvant devenir cible — voudra intervenir. Les entreprises ayant perdu des enchères ou ayant des comptes à régler viendront le plaindre au Congrès : "je ne veux pas que cette entreprise étrangère vienne me faire concurrence sur mon propre terrain et prenne des emplois à des travailleurs américains". Smoot et Hawley sont de retour !

Les Etats-Unis ont passé des dizaines d’années à persuader des pays, dans le monde entier, d’ouvrir leurs frontières aux investissements. Ce qu’ils ont fait. Les USA ont investi plus de 10 000 milliards de dollars à l’étranger, ce qui a rapporté aux entreprises américaines 500 milliards de dollars l’année dernière, soit un peu moins de 5% du PIB national ! Cela représente environ 1 600 $ pour chaque homme, femme et enfant aux Etats-Unis. Cet argent est versé sous forme de dividendes ; il est investi dans l’économie américaine, et sert à payer ses travailleurs.

L’année dernière, les étrangers ont augmenté leurs investissements aux Etats-Unis de 1 400 milliards de dollars, couvrant une vaste gamme de produits. Sans ces dollars, la devise américaine se serait effondrée, les taux d’intérêts auraient dépassé toute mesure, et le pays serait confronté à une VRAIE récession — bien différente des petites crises que l’on connaît depuis 1990.

"Une étude de l’Organisation américaine pour les investissements internationaux a découvert qu’environ 5,3 millions d’Américains sont directement employés par des entreprises étrangères, avec des salaires atteignant en moyenne 63 000 $, soit environ 50% de plus que les salaires US moyens. Les étrangers ne rachètent pas la richesse américaine ; ils investissent dans les moyens de l’augmenter", rapporte le Wall Street Journal.

Cela signifie qu’environ 8% des travailleurs américains sont employés par des sociétés étrangères. Vous pouvez parier qu’ils sont heureux d’avoir de meilleurs salaires. Si ce n’était pas le cas, ils s’en iraient, tout simplement. Mais les files d’attente pour ces emplois bien payés sont longues.

Et voilà que certains membres du Congrès voudraient mettre un frein à ces investissements étrangers créateurs de richesse et d’emplois.

"Ces dernières semaines, des membres du Congrès ont suggéré que l’interdiction de détention étrangère devrait s’appliquer aux routes, aux télécommunications, aux compagnies aériennes, à l’expédition, aux sociétés de technologie, aux équipements liés à l’eau, à la construction, à l’immobilier et même aux titres du Trésor US." (éditorial du Wall Street Journal, 10 mars 2006).

Quel message cela fait-il passer à des pays que les Etats-Unis essaient d’ouvrir à leurs propres investissements ? Pourquoi devaient-ils coopérer si les USA ne font pas ce qu’ils disent — alors qu’en plus, il est clairement dans leur propre intérêt de le faire ?

S’il ne s’agissait que de l’accord avec les EAU, je dormirais plus tranquille. Mais l’année dernière, on a vu une échauffourée à propos de la Chine essayant de racheter une entreprise pétrolière américaine de taille moyenne avec relativement peu de production aux USA. Les sénateurs Charles Schumer et Lindsey Graham coopèrent dans une sorte d’idiotie bipartite pour essayer d’imposer un tarif de 27% sur les biens chinois.

Allons droit au but. Suggérer une telle chose démontre soit une ignorance économique vertigineuse, soit la pire espèce de manoeuvres politiques. Les deux, probablement. Faut-il vraiment augmenter le prix de tout ce qui provient de Chine de 27% ? Sur des produits qui ne sont plus fabriqués aux Etats-Unis ? L’Amérique veut-elle risquer de déclencher une guerre commerciale ? Ou que les Chinois cessent d’acheter des bons du Trésor US ?

Récession, vous avez dit récession ?

Meilleures salutations,

John Mauldin
Pour la Chronique Agora

(*) John Mauldin est l’inventeur de la théorie financière Millennium Wave, et l’auteur de l’e-mail hebdomadaire Millennium Wave Investor. En plus de contribuer fréquemment à la lettre d’information Strategic Investment, M. Mauldin est en train d’écrire un livre intitulé "Absolute Returns", et qui couvre le secteur des fonds de couverture.

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(c) Les Publications Agora France, 2002-2006
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Nota bene : reproduction partielle ou totale de la présente Chronique STRICTEMENT INTERDITE sans accord écrit de la société éditrice.
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