« Grand gouvernement » contre « grandes affaires »

Rédigé le 9 octobre 2018 par | A la une Imprimer

Les politiciens s’intéressent à notre argent et à notre vote. Mais pourquoi sommes-nous plus intéressés par une cause politique que par nos propres intérêts ?

Vous l’avez peut-être remarqué, vous n’êtes pas au cœur de ce titre. C’est justement le sujet de cette chronique.

Je trouve très étrange que certains croient que l’Etat peut dépenser leur argent mieux qu’ils ne le feraient eux-mêmes. « Taxez-moi puis dépensez mon argent pour moi ». Voilà une idée qui me semble particulièrement stupide.

Nous avons abandonné l’illusion selon laquelle l’Etat peut organiser correctement notre alimentation. Tout pays qui a tenté de le faire a rapidement connu la famine. Certains reconnaissent également que l’Etat n’est pas bon dans certains domaines comme la mode ou l’industrie. Mais nous pensons généralement que les responsables politiques sont compétents pour choisir notre éducation et nos soins de santé.

L’Etat fait-il des choses mieux que nous ? C’est un véritable sujet de débat. Ce que je veux exprimer aujourd’hui, cependant, c’est que vous n’entrez même pas dans les calculs. Les discussions sur ces questions ne semblent jamais vous considérer comme un individu qui a le droit de choisir par et pour lui-même. Les conséquences réelles qui vous concernent ne sont jamais mentionnées.

La dernière attaque de l’UE contre l’internet est un bon exemple. Cela aura un effet sur votre vie mais le débat politique ne considère jamais cela comme important. Seules les causes politiques et les grandes entreprises comptent.

Taxer les informations

L’UE a voté une directive assez remarquable à propos d’internet. Pour tout contenu qu’ils publient, les agrégateurs d’informations devront bientôt payer les créateurs d’informations. Si Facebook ou Google publie un article du Guardian ou du Telegraph, Facebook ou Google devra payer le Guardian ou le Telegraph.

C’est un peu comme si un journal faisait payer les marchands de journaux pour avoir étalé leurs unes sur la devanture de leur kiosque. L’ironie étant que l’intérêt de mettre en devanture est principalement de vendre plus de journaux.

C’est pour cela que je qualifie l’initiative de l’Union européenne de « publicité à l’envers » – devoir payer pour montrer les produits d’autres personnes… Ceci est particulièrement cocasse parce que Facebook et Google gagnent surtout de l’argent en faisant la publicité des sites web et des contenus d’autres acteurs. Leur demander de payer leurs clients pour faire du business est bizarre.

Soit dit en passant, n’oublions pas qu’un sénateur américain a demandé un jour au fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, comment il pouvait pérenniser une entreprise qui fournissait ses services gratuitement. Devant l’inanité de la question, Zuckerberg resta sans voix. Il réussit à articuler ces quelques mots : « Sénateur, nous diffusons des annonces publicitaires. »

Le fait que les responsables politiques évaluent et taxent les entreprises sans avoir la moindre idée des aspects les plus basiques de ces mêmes entreprises explique la nature de la situation. Mais l’ignorance de l’UE est pire parce que ses effets les plus néfastes sont pour vous – des effets dont il n’est jamais tenu compte dans le débat politique.

Voyons un peu plus en détail cette directive européenne. On appelle ce projet de loi une « taxe sur les liens » ou « taxe sur les clics » parce que celui qui fournit le lien doit payer le créateur. Sauf qu’en fait il ne s’agit pas d’une taxe mais d’une redevance.

L’eurodéputé Axel Voss défend la loi :

« Je suis convaincu qu’avec le recul, internet sera aussi gratuit qu’aujourd’hui, que les créateurs et les journalistes gagneront une part plus équitable des revenus générés par leurs œuvres, et que nous nous demanderons pourquoi on en a fait tout un plat. »

Mais il faut en « faire tout un plat ». Par le passé, telles lois n’ont suscité que des difficultés.

Le problème avec une loi, quelle qu’elle soit, est son coût d’application. Pas seulement le coût financier mais aussi ce qu’elle coûte en temps. Les grandes entreprises ont cette capacité de ressources, pas les petites.

Les critiques de la loi avancent que les petites entreprises et les artistes ne seront pas capables de la faire respecter par les contrevenants. Si quelqu’un revendique des droits d’auteur sur votre travail et commence à percevoir votre revenu, que ferez-vous ?

Un autre volet de la loi exige que les sites d’agrégation d’informations contrôlent eux-mêmes s’ils doivent payer la « taxe » à quelqu’un. Si un utilisateur de YouTube télécharge une vidéo montrant le contenu de quelqu’un d’autre, alors YouTube devra payer le créateur initial. Mais savoir dans quels cas cela s’applique est très difficile, internet étant un espace ouvert.

Les défenseurs du principe de vie privée soulignent que la loi permet dans les faits de contrôler et de censurer tout le contenu d’internet. Si l’on souhaite créer une nouvelle loi d’ici quelques années sur la censure, les outils pour la mettre en œuvre existeraient déjà.

L’UE n’est jamais découragée par l’échec

Une version précédente de la directive européenne que je viens de vous décrire fut rejetée par le Parlement européen. Mais elle est de retour – ce qui n’est qu’un exemple supplémentaire de la façon dont fonctionne l’UE.

Le rejet par le parlement n’arrête pas l’UE. Ni les échecs nationaux. Pourtant, L’Espagne a déjà mis en place une taxe sur les liens. Cela donne lieu à un cafouillage sans nom.

Selon les éditeurs – que la taxe était censée aider – la loi leur a finalement porté préjudice.

Les éditeurs ont également fait part de faits intéressants. L’efficacité que créent les sites web des agrégateurs d’informations encourage les gens à consommer plus d’informations. Ils passent moins de temps à chercher et plus de temps à lire.

Un exemple : le plus important agrégateur en Espagne a cessé de fournir les snippets (les premières lignes d’un article) et les liens de l’un des plus grands groupes médias d’Espagne. Le trafic de son site a chuté.

Autre exemple : lorsque la nouvelle loi est entrée en vigueur, Google News, l’un des plus grands agrégateurs  au monde, a simplement fermé en Espagne.

Sans les sites d’agrégation, les gens cessent de creuser plus profondément les sujets. Par conséquent, la perte en trafic des plus petits éditeurs a été plus du double de celle des grandes entreprises. C’est ainsi que tel site très particulier que vous recherchez devient impossible à trouver.

Les plus petits éditeurs, comme les blogs, n’ont tout simplement pas les moyens de respecter la loi et ne peuvent rémunérer les sites d’informations qu’ils utilisent.

En 2014, Google a cessé d’inclure des snippets et des images de médias allemands après avoir été poursuivi en justice pour cette pratique. « Nous regrettons vivement cette approche juridique, puisque chaque éditeur peut lui-même et à tout moment décider si et comment son contenu est affiché par nos services, » a déclaré Philipp Justus, le patron de Google Allemagne. Le marché a toujours eu la solution, mais le gouvernement a décidé d’empêcher les gens de choisir par eux mêmes.

Je suis moi-même tombé dans le piège que je critique. Toutes ces discussions à propos de la loi, des entreprises et des paiements nous font oublier notre intérêt.

Personne n’a pensé à vous

Dans la bataille entre l’Etat et les entreprises, vous pouvez choisir votre camp.

Mais qu’en est-il de vous ? Personne ne s’est jamais intéressé à vous dans tout ça. Quel sera l’effet sur votre flux d’informations ? Sur votre emploi ? Sur votre entreprise ? Rien de tout ceci n’a été pris en compte.

Ce qui m’intéresse n’est pas ce qui arrive entre Google, l’UE, les responsables politiques et les éditeurs. Ce qui m’intéresse, c’est que notre flux d’informations va changer, à notre détriment.

Notre capacité à analyser les informations de manière efficace, à les trouver rapidement, de découvrir des avis et analyses alternatifs, à comprendre ce qui se passe dans le monde, tout cela est menacé.

 

Nick Hubble
Nick Hubble

Diplômé de la prestigieuse université Bond en Finance, Economie et Droit, Nick Hubble est aujourd’hui chroniqueur pour différentes publications financières en ligne telles que « The Daily Reckoning Australia » et « The Money Life Letter« .

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