Périlleuse sortie du hammam

Rédigé le 1 janvier 1970 par | Epargne Imprimer

** Les investisseurs viennent, pour la troisième fois en moins de quinze jours, de déraper sur le sol trop humide du hammam boursier — dont la température vient à nouveau de chuter de 2% à 2,5% en l’espace de quelques heures. Le cours de nombreuses actions était manifestement en surchauffe… et l’intense dégagement de vapeur qui remplit maintenant la pièce rend les déplacements vers la sortie périlleux, du fait du manque de visibilité ambiante et de flaques traîtresses sur le carrelage.

Par deux fois déjà, les plus habiles (ou les plus chanceux) ont réussi à éviter l’accident en se raccrochant à une table de massage ou à un morceau de tuyauterie courant le long des parois. Ceux qui n’ont réussi à empoigner qu’un morceau de rideau de douche — ou un frêle tabouret — gisent déjà tous nus par terre, en se demandant comment ils ont pu se montrer négligents au point de rentrer sans enfiler une paire de sandales ni repérer le chemin qui les ramène vers les vestiaires.

Tout comme on s’offre un petit séjour de remise en forme avec soins orientaux et massages relaxants, beaucoup d’opérateurs sont rentrés en bourse cette année sans la moindre appréhension, guidés par la douce fragrance des senteurs de camphre et d’eucalyptus.

La chaleur promise était bien au rendez-vous depuis octobre dernier, les vapeurs émollientes également — avec force arguments haussiers de type "pompe à brouillard"… Mais c’est au niveau de la sudation que la clientèle boursière vient de connaître ses premières désillusions : au lieu de transpirer tranquillement sur une banquette en tek de Birmanie en évacuant le stress du quotidien, voici que leur front et leur échine se couvrent soudain de sueurs froides.

Saisis d’angoisse et tout grelottants, ils font appel au personnel d’accueil, qui délivre d’ordinaire peignoirs moelleux et serviettes parfumées, afin que soit rétabli sans plus tarder le climat de moiteur tropical qu’ils affectionnent. Et voilà qu’au lieu de cela, le directeur du centre fait ouvrir toutes grandes les baies vitrées du côté le plus venteux de l’établissement et leur délivre, pour s’essuyer, une pile de vieux linge humide et glacé.

** Le directeur en question, vous l’avez sans doute reconnu, c’est Ben Bernanke… qui a relancé lundi bien des interrogations relatives à la probabilité d’une 17ème hausse du prime rate le 20 juin prochain. Premier coup de froid… puis la température est devenue polaire hier lorsque William Poole, président de la Fed de Saint Louis, s’est appliqué à dissiper les derniers doutes sur la stratégie qui sera poursuivie au cours des prochains mois.

W. Poole indique très clairement que la Fed doit maintenir un biais monétaire haussier et fixer des objectifs de taux susceptibles de juguler les anticipations de dérapages inflationnistes.

Il s’agit d’une invitation très ferme à privilégier le scénario de taux portés à 5,25% d’ici une quinzaine de jours — voire 5,50% d’ici la rentrée si les entreprises américaines se retrouvaient contraintes de répercuter leurs coûts auprès du client final.

** En Europe, l’enquête mensuelle d’une grande banque britannique (mais d’appellation écossaise) a mis en évidence les germes d’une reprise économique potentiellement inflationniste : l’indice PMI des services qui a grimpé à 58,7 contre 58,3 le mois dernier.

Cependant, les investisseurs ont occulté cette indication plutôt favorable pour se focaliser sur la composante "prix payés" : elle a augmenté pour la neuvième fois consécutive et culminait au mois de mai à 54,5 contre 53,3 en avril.

Les industriels se félicitent notamment d’avoir retrouvé une certaine liberté en matière de fixation des prix. Les coûts salariaux ont joué jusqu’ici le rôle de variable d’ajustement, avec la bénédiction de la BCE — mais la méthode a ses limites, et la flambée du coût des matières premières et de l’énergie s’avère plus rapide que la progression des gains de productivité.

Chacun semble par ailleurs convenir qu’une petite dose d’inflation n’est pas désagréable, si elle reste maîtrisée : après tout, elle stimule l’activité économique (réduction mécanique de l’endettement des ménages), et concourt à la restauration des marges des entreprises — et par extension, à la satisfaction des actionnaires, heureux de percevoir de plus copieux dividendes.

Si seulement les banques centrales pouvaient faire comme si elles n’avaient rien vu et renoncer à faire systématiquement la démonstration de leur pouvoir de régulation de la température interne du hammam ! Elles pourraient alors se contenter de réduire un peu le régime de la chaudière, entrebâiller une ou deux portes… Mais non : il faut qu’elles ouvrent grand les fenêtres les unes derrière les autres pour créer, à force d’insister, un grand courant d’air glacé qui risque de transformer les salles de relaxation en chambres froides — et les clients en un régiment de bronchiteux terrassés par un brusque accès de quinte de toux.

** Manifestement, les marchés obligataires européens s’enrhument ; ils reculaient de 0,25% en clôture hier, tandis que le rendement des Bunds et des OAT tutoie les 4,00% (3,98% et 3,995% respectivement).

Si les indices boursiers européens n’avaient pas décroché de 2,1% en moyenne ce mardi, la purge aurait certainement été plus sévère et les taux longs auraient pu se tendre au-delà de 4%. Il est intéressant de noter que la prime en faveur du dollar est passée en moins de trois semaines de 120 points à 103 points de base, sans que le dollar en souffre de façon alarmante. Le billet vert remontait même de 1,2935 à 1,2820 après l’intervention de William Poole.

C’est l’or qui en subit directement le contrecoup, puisque l’once chute de 1% à 627 $/once, et s’éloigne du palier de soutien apparu vers 640 $. Le récent plancher des 620 $/once pourrait être rapidement enfoncé si le mouvement de consolidation sur les matières premières s’amplifiait avec les anticipations de ralentissement économique à l’échelle mondiale.

Un bémol doit cependant être introduit au sujet des risques d’excès de zèle des banques centrales en général, et de la Fed en particulier. Il se pourrait que la dégradation de la tendance à Wall Street (-3% sur le Nasdaq en à peine une séance et demie) joue en faveur du statu quo monétaire.

Si les indices boursiers traduisent une trop grande nervosité des principaux agents économiques (banquiers, investisseurs et entreprises), la soudaine évaporation de l’illusion de richesse boursière aura tôt fait de calmer les ardeurs des consommateurs américains.

** N’oublions pas non plus les signaux de fléchissement de l’activité dans le secteur immobilier, puisque l’association américaine des agents immobiliers (NAR) a abaissé mardi de 6,8% ses prévisions de reventes de logements anciens et de 13,5% celle des ventes de maisons neuves aux Etats-Unis cette année.

Et si la bulle immobilière éclate outre-Atlantique, l’onde de choc provoquera en quelques semaines une lourde consolidation du secteur en Angleterre et en Irlande, puis en Espagne et en Italie… et l’Ile de France puis Paris n’en sortiront probablement pas indemnes.

Mais avant que les prix de l’immobilier se mettent à corriger, les secteurs du BTP et du crédit auront certainement déjà perdu beaucoup de terrain en bourse. Le CAC 40 (-2,4% hier) vient d’enfoncer "à la marge" le support graphique et technique des 4 800 points pour la première fois depuis la mi-janvier.

Ce signal d’alerte — pris isolément — ne suffirait pas à valider l’anticipation d’un retour du CAC 40 dans la zone des 4 550 points. Cependant, cette hypothèse se trouve largement confortée par la dégringolade de l’Euro-Stoxx sous le support majeur des 3 540 points du fait d’un trou d’air de -2,1% à Paris, Francfort et Amsterdam.

Les volumes à la vente sont certes moins étoffés qu’au cours de la période s’étendant du 11 au 31 mai (plus de 7,5 milliards d’euros en moyenne quotidienne), mais la totalité des valeurs du CAC 40 a terminé dans le rouge. Les valeurs moyennes ont été laminées : le SBF 80 plonge de 3%, sous le seuil des 5 500 points, et pas un seul secteur n’en a réchappé.

Inutile de préciser que la séance d’aujourd’hui va constituer un tournant majeur, quelle que soit la tournure prise par les évènements, sur les places boursières mondiales. Nous avons pour notre part déjà exploré pas mal de scénarios, qui vont d’une consolidation de -5%/-6% jusqu’à -10%… tandis que les chances de rebond se retrouvent actuellement limitées à un sursaut technique de +2,5% à +3% avant que ne sonne l’heure de vérité.

 

Philippe Béchade
Philippe Béchade
Rédacteur en Chef de la Bourse au quotidien

 

Philippe Béchade rédige depuis 15 ans des chroniques macro-économiques et boursières ainsi que de nombreux essais financiers.

Intervenant régulier sur BFM Business depuis mai 1995, il est arbitragiste de formation, analyse technique et fut en France l’un des tout premiers traders et formateur sur les marchés à terme. Rédacteur et analyste contrarien pour la Bourse au Quotidien, vous trouverez son fil de news en temps réel sur cette page ou sur Twitter

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