Pourquoi les pros de la finance abandonnent le navire

Rédigé le 19 mars 2018 par | Banques Centrales, Bill Bonner Imprimer

La crise des dot.com puis la crise des subprime ont été les premières étapes d’un processus bien plus important — dont nous commençons tout juste à prendre la pleine mesure : qu’en sera-t-il lors de la prochaine crise ?

Nous suivons une agréable routine quotidienne au ranch.

Le matin, nous allons nous promener sur la petite colline derrière la maison. Un sentier en zigzag y monte, avec une station de croix à chaque zag. Nous nous arrêtons dire une petite prière à chacune d’entre elles. Nous ne sommes pas particulièrement religieux – cela nous donne la possibilité de reprendre haleine.

Ensuite, avant le petit-déjeuner, nous rencontrons le contremaître du ranch, qui nous informe de ce que font les cow-boys. Nous aimerions lui donner plus d’instructions… mais nous comprenons à peine ce qui se passe, alors donner des conseils…

Le petit-déjeuner est servi dans la véranda. Vers 9h, nous nous mettons au travail : nous vous écrivons ce message, nous répondons à nos e-mails, nous planifions et travaillons à divers projets.

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La véranda et son toit en pisé

Le travail continue jusqu’à 16h, après quoi nous sellons les chevaux et partons faire une ballade de deux heures – pour explorer le lit de la rivière, vérifier que tout va bien pour les vaches et nous assurer que les fossés d’irrigation fonctionnent correctement.

La semaine dernière, nous avons découvert une maison abandonnée que nous n’avions encore jamais vue. Il y en a au moins une demi-douzaine dans le ranch, les restes d’une époque où il y avait davantage d’eau. Nous trouvons souvent d’antiques mortiers ou de grosses meules de pierre, les traces de vies vécues sur place.

Après ce tour d’inspection, nous retournons travailler pendant quelques heures avant le dîner. Bien entendu, les week-ends sont tout différents.

Au-delà de la finance traditionnelle

Pendant ce temps…

Nous avons commencé à écrire notre lettre e-mail quotidienne il y a près de 20 ans. A l’époque, les dot.com étaient en plein boom. Nous pensions que les problèmes n’allaient pas tarder à arriver.

Pourquoi une entreprise n’ayant pas de vrai business plan, pas de revenus et pas d’actifs vaudrait-elle soudain tant d’argent ?

Cependant, nous ne comprenions pas vraiment ce qu’il y avait derrière. Qui plus est, les lecteurs ne voulaient pas entendre parler du potentiel de baisse. Nombre d’entre eux avaient parié leur avenir sur ces tech à la croissance rapide.

Beaucoup pensaient également que ces entreprises représentaient une chose si neuve que les anciennes règles de l’investissement ne s’appliquaient plus.

Il était évident à l’époque – tout comme maintenant – qu’il se passait quelque chose qui dépassait la finance traditionnelle. De tous temps, les marchés ont baissé et grimpé. Mais la situation était extraordinaire. De 1999 à 2000, le Nasdaq avait été multiplié par 12.

La monnaie factice était déjà en place depuis 1971 environ. Alan « Bulles » Greenspan avait montré en 1987 qu’il se servirait de la Fed pour baisser les taux d’intérêt et fournir un filet de sécurité aux actions.

On appelait ça le « put Greenspan ».

Le Nasdaq s’effondra en janvier 2000. Il perdit environ 80% de sa valeur durant les mois qui suivirent. La reprise prit près d’une décennie. Mais il fallut une nouvelle crise… plus importante… pour comprendre pleinement ce qui se passait.

Très cher payé

Durant la période précédant la crise de 2008-2009, l’immobilier s’était emballé – et déséquilibré.

Là encore, nous étions d’avis que cela se paierait cher. Nous avions raison. Mais nous n’avions toujours pas compris toutes les implications du système de monnaie factice.

Elles ne devinrent claires que lorsque la Fed prit des mesures sans précédent pour maintenir le système à flot.

Il avait fallu à la banque centrale américaine près de 100 ans pour accumuler environ 800 Mds$ d’actifs. Au cours des cinq années qui suivirent, elle en ajouta pour près de 4 000 Mds$.

Quel que soit le champignon magique que la Fed avait ingéré, le gouvernement fédéral ne tarda pas à ressentir les mêmes effets. Il avait fallu 230 ans pour accumuler une dette nationale de 10 000 Mds$ – au cours des huit années qui suivirent, le gouvernement US en accumula 10 000 Mds$ supplémentaires.

En un sens, les investisseurs en dot.com avaient raison. Les anciennes règles, les anciens repères et les anciennes vérités semblaient avoir été suspendues.

Avant le XXIème siècle, aucun président de la Réserve fédérale n’aurait même rêvé ajouter une telle quantité de dette au bilan de l’institution. Aucun n’aurait non plus imaginé amener le taux directeur de la Fed à zéro, dans les faits… et l’y maintenir pendant neuf ans.

Pas plus qu’un républicain bon teint n’aurait pensé possible – et, en tout cas, certainement pas recommandé – de réduire les impôts durant les dernières phases d’une reprise économique.

Les baisses d’impôts trouvent toujours preneur. Mais les républicains étaient censés être le parti des hommes d’affaires sensés.

Ils ne croyaient pas aux politiques keynésiennes contracycliques, sans parler de politiques « pro-cycliques » qui amplifieraient les tendances plutôt que les compenser.

Ma foi. Au moins voyons-nous à présent ce qui nous attend.

La Fed aussi.

Booms et krachs

En dépit de ces remarquables nouveaux développements, les marchés fonctionnent encore par cycles. Les booms sont suivis de krachs, les marchés haussiers de marchés baissiers, les hausses de baisses, l’été de l’automne et une tournée des grands ducs par une gueule de bois.

La Fed, au moins, a reconnu le problème. Elle a entamé une cure de désintoxication. L’expansion économique actuelle bat déjà des records (en termes de durée).

Elle se terminera bientôt – et lorsque ce sera le cas, la Fed voudra stimuler l’économie en réduisant les taux d’intérêt. Elle a donc besoin de taux à réduire. [NDLR : Au lieu de subir le retournement de cycle… anticipez-le ! Ces six mesures simples et concrètes vous permettront de protéger votre épargne – et de sortir gagnant des turbulences qui nous attendent : cliquez ici pour en savoir plus.]

Le souci, c’est qu’il y a une limite à tout. Il semble que l’économie a désormais atteint le point où plus d’argent factice prêté à des taux factices n’aura plus l’effet désiré.

L’économie a déjà abondance de dettes, bien plus qu’elle n’en avait dans les années 1970. Lorsque Ronald Reagan est entré à la Maison Blanche au début des années 1980, le gouvernement fédéral américain n’avait que 1 000 Mds$ de dette.

Aujourd’hui, il en a 20 000 Mds$. Les prêts automobiles, les prêts immobiliers, les déficits fédéraux et les emprunts des entreprises dépendent tous de la capacité à prolonger cette dette à un taux bas. Si les taux devaient grimper, que ce soit à cause des forces du marché ou de la Fed, tout l’échafaudage s’effondrera.

A présent, tant le marché… que la Fed… font grimper les taux.

La Fed a annoncé un programme de QT – quantitative tightening, resserrement quantitatif – durant lequel elle vendra (ou laissera simplement expirer) les obligations de son portefeuille au rythme de 600 Mds$ par an.

Parallèlement, le gouvernement fédéral lui-même a réduit les impôts, ce qui l’a contraint à couvrir son déficit en empruntant près de 1 000 Mds$ en 2018. Cette combinaison ajoutera près de 2 000 Mds$ par an à la quantité d’obligations US disponibles à la vente.

Qui les achètera ? Et à quel prix ?

Il est très probable que personne n’achètera… à moins que les taux n’augmentent pour que cela en vaille la peine. Il est très probable que les taux grimperont. Il est très probable que les prix des actifs chuteront.

Et certains des pros les plus expérimentés du secteur financier quittent le navire.

Selon Bloomberg, le célèbre analyste Dennis Gartman vend :

« Dans l’édition de mercredi de sa lettre éponyme, l’économiste a déclaré qu’il ‘annonçait un sommet majeur sur plusieurs années sur les marchés actions, suite à la récente volatilité et suite au renversement à la baisse qui s’est produit hier sur le Dow Industrials ; le Nasdaq ; le S&P et le Russell 2000’. Il a déclaré que cette prévision représentait ‘un tournant décisif’. »

Le fondateur de la société d’investissement DoubleLine Capital, Jeffrey Gundlach, dit la même chose :

« Nous sommes à une phase avancée du cycle économique… et il est inhabituel de voir le déficit s’approfondir… [ajouter des mesures de relance à ce stade du cycle] ne s’était encore jamais produit ».

Selon Gundlach, le déficit devrait empirer avec « une grande quantité d’obligations offertes au marché ». Il prédit un rendement négatif pour le S&P 500 cette année.

« Ma conviction sur ce point est en fait actuellement plus élevée que celle concernant les rendement du 10 ans se retournant à la hausse ».

Et il est très probable que les autorités réagiront en redoublant leurs politiques d’argent facile. La Fed baissera les taux à zéro… et au-delà. Le gouvernement fédéral US réduira les impôts… et augmentera les dépenses.

Mais… est-ce que ce sera une mauvaise chose ? Les investisseurs vont-ils doubler… ou tripler… leur argent en achetant les creux, comme ils ont pu le faire la dernière fois que la Fed s’est lâchée ? L’économie va-t-elle se remettre, même faiblement, comme elle l’a fait en 2009 ?

Comme toujours, il y a plus à dire. Restez à l’écoute.

Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

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