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La Chronique Agora
Paris, France
Vendredi 25 mai 2007
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*** Plus besoin de GPS ?
Philippe Béchade n’en jurerait pas tout de suite…
*** Les poules n’embrassent pas
Serait-ce la fin de l’or en tant que "couverture universelle" ?
*** Les quatre cavaliers de l’Apocalypse
L’Oracle Greenspan a parlé…
*** Sail in May — again ? (2)
Aujourd’hui la Chine au centre des confessions du contre-amiral Lefennec…
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Bonjour,
*** PLUS BESOIN DE GPS ?
** Les investisseurs ont pu croire, jusqu’à l’entame de la dernière heure de la séance de jeudi, que la spirale haussière en vigueur depuis le 15 mars dernier allait continuer de faire tournoyer le CAC 40 au-dessus des 6 100 points. L’indice phare était en effet revenu s’appuyer — avec un indiscutable succès — sur la moyenne mobile à 14 jours (prenez la MM15, cela fonctionne également) qui faisait office de support technique, littéralement invulnérable, depuis le 19 mars dernier.
Cette MM14 a en effet été testée à pas moins de cinq reprises depuis le début du mois de mai. Les acheteurs ont toujours pu compter sur elle pour mettre les rares baissiers survivants au désespoir, le CAC 40 parvenant chaque fois à inscrire un nouveau record annuel dans la foulée (moins de 48 heures plus tard).
Cela a encore failli être le cas à Paris ce jeudi (6 110 au plus haut vers 16h, record de lundi ou mardi égalé) ; l’occasion n’a pas été manquée par les investisseurs allemands, qui ont propulsé le DAX vers 7 775 points grâce un indice de confiance IFO qui témoigne d’une confiance inébranlable des milieux financiers et industriels dans la croissance outre-Rhin.
Francfort a inscrit pour l’occasion sa meilleure performance intraday depuis le 31 mars 2000, le DAX se retrouvant à moins de 5% de son plus haut absolu. Entre la santé insolente des valeurs du secteur automobile et les rumeurs d’un rachat du n°1 européen des logiciels SAP par le géant américain Oracle, les raisons de croire à un retracement imminent du record historique du 7 mars 2000 (8 065 points en clôture) ne manquent pas.
** A 90 minutes de la clôture, la menace d’un effondrement "dramatique" des marchés chinois – évoquée mercredi soir par Alan Greenspan, qui avait dû se procurer une traduction du texte intégral de la seconde partie de notre Chronique publiée hier — était complètement oubliée. La question n’était de nouveau plus de savoir pourquoi les sommets indiciels de l’an 2000 seraient débordés… mais bien quand la chose se produirait.
Les prédictions apocalyptiques du Maestro Greenspan ont été accueillies par un grand éclat de rire à Shanghai jeudi matin. Les investisseurs chinois se sont empressés de propulser l’indice SSE vers un nouveau zénith de 4 208 points dès l’ouverture, avant de le voir refluer vers 4 100 points à la mi-séance, puis rebondir au-delà des 4 150 points (pour une consolidation finale insignifiante de -0,5%).
Pourquoi tant de bonne humeur à Shanghai alors que beaucoup d’analystes — et pas seulement l’ex-patron de la Fed — prédisent un éclatement de la bulle boursière ?
Peut-être les traders chinois se souviennent-ils que le Dow Jones et le S&P 500 avaient doublé de valeur au cours des 36 mois qui suivirent les fameuses déclarations de Mister Bulles au sujet de "l’exubérance irrationnelle" des marchés ? Wall Street venait, il est vrai, de s’envoler de 50% au cours des années 1995/1996.
Si le même phénomène se répète, Shanghai peut préparer le champagne (si, si, la Chine en produit également !). Il aura tout juste le temps de refroidir avant que l’indice SSE passe de 4 200 à 8 400… et pourquoi pas 10 000 pour faire un compte rond avant la fin de l’année. Au rythme actuel, nous y serons avant Noël, et même Thanksgiving aux Etats-Unis !
Et que diriez-vous de 13 650 points, avant l’inauguration des Jeux Olympiques ? Ce serait histoire de prouver que le plus célèbre indice de la planète, le Dow Jones, peut être rattrapé puis dépassé en trois ans par une bourse "communiste" partant d’un score légèrement inférieur à 1 000 points en juillet 2005…
Au fait, n’êtes-vous pas frappé de constater que les actions des entreprises chinoises enregistrent une progression météorique depuis que le yuan s’est mis à flotter face au dollar et autres devises ? Il a grimpé de 7% en un peu moins de deux ans, alors que les Américains ne parviennent pas à regagner des parts de marché face aux pays de la zone Euro — malgré une décrue de 15% du dollar (très exactement le double de la variation du yuan) dans l’intervalle.
** Mais tout ceci nous éloigne du fil de cette séance de jeudi, qui fut largement plus palpitante que celles que nous commentons et analysons depuis le 4 mai dernier (première incursion du CAC 40 au-dessus des 6 000 points). L’indice parisien a en effet enregistré une sévère rechute au cours de la dernière heure de cotation.
Cette séance se solde par une clôture au plus bas du jour, et la cassure des 6 075 points puis des 6 055 — retenez ces deux niveaux clé — pourrait préfigurer l’amorce d’une véritable correction en direction des 5 835 puis des 5 520 points (rien que cela !).
La morale de cette journée boursière, c’est qu’une bonne surprise peut en cacher une mauvaise : les ventes de logements neufs ont enregistré au mois d’avril un rebond quasi miraculeux de 16%… mais cette performance surréaliste a été obtenue au moyen de rabais très importants (-11% en un mois) sur le prix moyen des maisons. Ces dernières enregistrent ainsi leur plus forte chute mensuelle — mais également en glissement annuel — depuis décembre 1970.
** Vous qui nous lisez attentivement, vous savez que nous étudions de très près la politique commerciale pratiquée par les principaux promoteurs américains. Elle vise, depuis le début de l’année, à liquider les stocks de logements invendus au moyen d’opérations promotionnelles et de cadeaux consentis aux acheteurs.
Nous vous avions averti que certains rabais étaient agressifs. Cependant, nous sommes surpris –tout comme Wall Street — de constater que nous sommes cette fois-ci très loin des -5% observés au cours du premier trimestre, et que les constructeurs de maisons individuelles passent à la vitesse supérieure.
Vous n’aurez aucun mal à déduire, tout comme nous, que dans ces conditions, la revente de logements anciens va devenir un cauchemar aux Etats-Unis. Les +16% réalisés dans le neuf risquent de mordre cruellement sur la part du marché de l’occasion, qui constitue le coeur de métier des agences immobilières.
Wall Street n’a pas tardé à se tenir le même raisonnement : la grande période des soldes dans l’immobilier va laminer les marges (mais assainir les bilans) et provoquer une chute généralisée des prix de l’immobilier. Cela pourrait impacter durement le sentiment de richesse des ménages américains, déjà fortement entamé par la cherté des carburants.
Comment vivront-ils une correction du Dow Jones au cours des prochaines semaines, s’il s’avère que celui-ci vient d’inscrire en ce jeudi 24 mai un nouveau et ultime plus haut historique à 13 624 points et rechute sous les 11 750 points ? Tout ça sachant que le S&P 500 vient de buter pour la troisième fois en trois séances sur le seuil des 1 529 points très précisément.
** Lorsque l’euphorie béate se dissipe, les opérateurs se remettent alors prennent à prendre en compte toutes les informations à caractère négatif occultées depuis 48 heures. Il y a par exemple la remontée des prix du pétrole, avec un brent qui tutoie les 72 $ — un nouveau record annuel — suite aux tensions entre l’ONU et l’Iran, et des menaces de grèves au Nigeria.
Serais-ce la fin d’une phase — unique dans l’histoire — de huit semaines de hausse ininterrompue ? Les investisseurs avaient branché le pilote automatique depuis fin mars : que faire d’autre lorsque les indices boursiers grimpent à raison de quatre séances sur cinq en moyenne en Europe, six sur sept aux Etats-Unis, et pratiquement neuf sur dix à Shanghai ? Il suffit de dire "j’achète" pour engranger des plus-values !
Et tout questionnement sur le pourquoi du comment devient vite superflu : on n’a pas besoin d’un GPS quand on file à 130 par grand beau temps sur l’autoroute… mais cela devient une toute autre affaire lorsque l’on se retrouve soudain coincé par la formation d’un bouchon lié à une cause inconnue.
On éprouve vite le besoin de trouver un itinéraire bis… mais cela ne sert à rien s’il s’avère impossible de rejoindre ne serait-ce que la première sortie !
Nous qui aimons le plaisir de la véritable conduite dans un paysage tout en relief, tout en découvrant le monde qui nous entoure (et comment il fonctionne)… nous ne trouvons rien de plus ennuyeux que le genre de longue ligne droite boursière telle que les marchés viennent d’en parcourir de mi-mars à fin mai 2007, l’esprit vide et le coude nonchalamment posé sur la portière.
Puisque l’été approche, nous vous attendons impatiemment pour vous accompagner dans une passionnante traversée des Alpes par les grands cols et les plus belles vallées.
Philippe Béchade,
Paris
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Eric Fry vous donne les dernières nouvelles de Wall Street
*** LES POULES N’EMBRASSENT PAS
** Les cochons ne volent pas. Les poules n’embrassent pas. L’or ne suit pas le S&P 500. C’est comme ça… ou du moins, c’était comme ça.
- Les cochons n’ont toujours pas d’ailes, bien entendu, et les poules ne font toujours pas de baisers (ou du moins pas très bien), mais l’or, lui, suit le S&P 500… pour le moment. Que signifie ce changement ? Et qu’annonce-t-il ?
- Ou, pour transformer ces deux questions en une seule, très précise, dans la mesure où l’or suit le marché à la hausse, ne le suivrait-il pas également à la baisse ?
- La réponse à cette question réside probablement dans la CAUSE de la curieuse corrélation entre l’or et les actions US — et cette cause, pour rester large, c’est "la liquidité".
** Qu’est-ce que la liquidité ?
- En termes simples, c’est le vaste bassin de cash, de crédit et de produits dérivés qui nourrit les prix des actifs financiers. Ce bassin est de plus en plus contrôlé par des gestionnaires de fonds de couverture, fonds private equity et autres investisseurs professionnels cherchant à justifier leurs coquettes commissions.
- Alors que ces poids lourds parcourent le globe à la recherche de rendements étincelants sur les marchés financiers, ils lancent leurs ordres d’achat sur toute classe d’actifs offrant des profits attirants. Toutes les grandes places mondiales flottent donc sur le même océan de liquidités — les actions américaine, les actions chinoises, l’immobilier letton, les obligations brésiliennes — et même l’or.
- Historiquement, l’or et les actions ont tendance à diverger. Chaque fois que le S&P part dans une direction, l’or prend la direction opposée. Depuis toujours, cette non-corrélation très fiable a incité les investisseurs prudents à allouer au moins 10% de leur portefeuille à l’or.
- Aujourd’hui, les investisseurs prudents continueront d’allouer une grande portion de leur richesse à l’or et aux actions aurifères. Cependant, le métal jaune pourrait ne plus être la couverture universelle à laquelle s’attendent ses admirateurs. Le comportement de l’or par rapport aux cours des actions a beaucoup changé.
- "La tendance qu’a l’or à grimper lorsque les actions baissent n’est plus applicable", remarque James Grant dans le numéro du 18 mai de la lettre Grant’s Interest Rate Observer. "Pour un excellent exemple de la manière dont les choses fonctionnaient, il suffit de regarder les événements du 18 octobre 1987. Le jour du krach, le S&P a chuté de 20,5%, tandis que le prix de l’or grimpait de 3,4%".
- Plus récemment encore, l’or maintenait la fiabilité de sa performance contrarienne par rapport aux actions. "Depuis les premiers mois de 2000 jusqu’à il y a peu", rapporte Grant, "l’or et les actions empruntaient des chemins bien distincts. Alors que le Nasdaq chutait de 45% et que le S&P grimpait de 11%, l’or s’est envolé de 133%".
- Mais quelque chose a changé. L’or a rejoint "la vision grand public de l’investissement", selon Grant. L’or et les valeurs vont maintenant main dans la main.
- La récente corrélation de l’or et du S&P 500 est à la fois prononcée et aberrante. Durant la majeure partie des deux dernières décennies, l’or a montré une corrélation inverse ou non-corrélation avec le S&P. Mais ces derniers mois, le lien or/S&P est passé de négatif à très positif. L’or pourrait aussi bien faire partie du S&P.
- En d’autres termes, l’or a en quelque sorte pactisé avec l’ennemi. Par conséquent, la prochaine baisse sévère du marché boursier pourrait coïncider avec une baisse du cours de l’or… au moins pendant un temps. Mais tôt ou tard (et sans doute plutôt tôt), les tendances contrariennes de l’or réapparaîtront.
- Quelques mois de corrélation inhabituelle avec les actions n’effacent pas automatiquement l’héritage de l’or en matière de non-corrélation et de préservation de la richesse.
- "L’histoire de la monnaie papier, c’est l’histoire de la dévaluation", nous rappelle Grant. "Nous les fanatiques de l’or, nous accumulons donc le métal jaune non pas tant comme couverture contre l’inconnu mais plutôt comme investissement dans la prédestination. La monnaie papier perd de sa valeur. C’est son destin".
- Mais le destin prend l’omnibus, cher investisseur, et pas l’express. Le destin apparaît quasiment toujours là où il le devrait, mais ne se montre quasiment jamais QUAND il le devrait… ou quand un investisseur espère le voir apparaître.
- "Il se pourrait que cette alliance de classes d’actif autrefois isolées [ait été] une aberration, et qu’un acheteur aurifère déterminé et engagé pour le long terme puisse l’ignorer en toute sécurité", conclut Grant. "Mais je crains que ce ne soit pas un coup du hasard… Si j’ai raison, l’or pourrait décevoir ses nombreux fans au cours du prochain marché baissier — parce que les perturbations du système monétaire mondial fournissent les causes fondamentales pour des prix encore plus élevés dans les années à venir".
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Bill Bonner, co-fondateur de La Chronique Agora, à Londres
*** LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE
** L’Oracle Greenspan s’est exprimé au sujet de la hausse fulgurant de la bourse chinoise. Lors d’une intervention à Madrid, l’ancien président de la Banque centrale américaine a déclaré que "le boom chinois est de toute évidence insoutenable… une correction radicale se produira à un moment ou à un autre".
* Bien entendu, nous disons la même chose — pas seulement au sujet de la place de Shanghai, mais sur beaucoup d’autres choses. Et jusqu’à présent, aucune correction d’aucune sorte. Pas de cris. Pas de pleurs. Pas même un ou deux malheureux se jetant par la fenêtre.
* Mais, pour une fois, nous sommes sur la même longueur d’ondes que l’ex-chef de la Fed. Une correction arrive. Sera-t-elle dramatique ? Quand arrivera-t-elle ? Qui peut le dire ? Mais jamais encore le monde n’a vu de bulle qui ne finisse par éclater. Jamais il n’y a eu de boom sans correction.
* Nous maintenons donc notre drapeau d’Alerte au Krach haut dans le ciel… pleinement conscients qu’il flotte depuis si longtemps que les gens commencent à ricaner dans notre dos. Si un krach ne se produit pas rapidement, ils nous rirons bientôt au nez.
* Mais bon… chacun sa croix, dans la vie.
* "Je ne sais pas", commençait l’éditorialiste britannique Simon Nixon à déjeuner hier. "Beaucoup de menaces pèsent sur ce boom… comme toujours. Mais je commence à penser qu’un krach en Chine n’y changerait rien. Vous avez vu ce qui s’est passé quand il y a eu ces énormes problèmes de hedge funds, il y a quelques mois. Personne ne s’en est soucié. Et le boom de l’immobilier américain a pris fin — cela n’a pas semblé faire de différence non plus. Je ne suis pas sûr que quoi que ce soit puisse arrêter ce boom".
* Simon exagérait pour prouver ses dires. Il y a tant de liquide inondant les actifs financiers… provenant de tant de directions différentes… qu’il est difficile de voir ce qui pourrait y mettre fin. Les investisseurs ignorent une calamité après l’autre… confiants dans le fait que, quoi qu’il arrive ou presque, les prix des actifs vont grimper.
* Ils ont raison, bien entendu. Les prix des actifs vont continuer à grimper comme s’ils ne chutaient jamais — jusqu’à ce qu’ils chutent.
** "Le carburant des fusions-acquisitions nourrit une série gagnante sans précédent pour les valeurs", titrait le Financial Times. Le S&P 500 est en territoire record. Les actions européennes n’ont jamais été si élevées, en six ans et demi. Le Dow bat lui aussi des records. Et Ron Baron, fondateur de la société d’investissement éponyme, a payé le prix le plus élevé jamais atteint par une maison : 103 millions de dollars pour une parcelle de 40 acres à East Hampton, à New York — une région où bon nombre des employés surpayés du secteur de la finance ont élu domicile.
* Et en Chine, le Shanghai Composite Index a grimpé de 1,5% pour atteindre un nouveau sommet.
* "On dirait que la fin n’arrivera jamais, que ce soit pour les liquidités ou pour l’appréciation des prix des actions", déclare un stratégiste de Cantor Fitzgerald.
* Nous nous arrêtons un instant pour poser une question. Quand est-ce que les véritables corrections se produisent, cher lecteur ? Lorsque les gens les voient venir ? Ou quand ils ne s’y attendent pas ?
* N’ayant nul besoin de réponse, nous revenons à la source… la fontaine… le puits d’où jaillit ce merveilleux liquide rafraîchissant.
* "Le dollar faible, voilà ce qui nourrit les liquidités mondiales", écrit Alan Ruskin dans le Financial Times. L’argument avancé par Ruskin, nous le répétons quasiment chaque semaine. "Les Etats-Unis possèdent une technologie", comme le disait Ben Bernanke, "appelée planche à billets". Et ces derniers temps, les Etats-Unis la font tourner à un tel rythme que les rouages chauffent. Les dollars sortent brûlants de la presse… et avant même d’avoir eu le temps de refroidir, ils sont en route par-delà les océans, vers Cathay… où ils achètent des produits de luxe que leur mère-patrie ne peut produire. Dans le Financial Times d’aujourd’hui, par exemple, un fabricant informatique chinois déclare gagner tant d’argent qu’il ne sait pas quoi en faire. Lenovo — le fabricant de PC acheté à IBM il y a deux ans de ça — rapporte que les profits "ont grimpé en flèche" durant l’année toute entière.
* Les émissions américaines de papier monnaie provoquent une sorte de réaction en chaîne de la dévaluation. Aucun pays ne veut voir sa propre devise chuter plus rapidement que le dollar — en particulier les principaux fournisseurs des Etats-Unis (nous les appelions autrefois des "partenaires commerciaux", mais le terme semble malheureusement démodé, dans la mesure où le commerce ne se fait quasiment que dans une seule direction). Les pays recevant des dollars font chauffer leurs propres planches à billets… superposant plusieurs encres de couleur sur des rectangles de papier, afin de pouvoir les utiliser pour acheter la devise américaine.
** Résultat n°1 : il y a partout plus de monnaie papier.
** Résultat n°2 : baisse des taux d’intérêt.
** Résultat n°3 : boom gigantesque des liquidités
** Résultat n°4 : hausse fulgurant des prix des actifs… multiplication des fusions-acquisitions… bulles globales…
** Résultat n°5 : un guignol paie 71 millions de dollars pour un tableau de Warhol.
* A coup sûr, il doit y avoir un Résultat n°6.
* Quel est-il ? A tout le moins, ce sera — comme le suggère M. Greenspan — une correction dramatique sur les marchés les plus concernés. Au pire, ce sera quelque chose qui ressemble fort aux quatre cavaliers de l’Apocalypse : dépression mondiale, révolutions, guerres et rumeurs de guerre.
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*** La Chronique Agora présente ***
En pleine régate financière et économique, notre Banquier Central discute depuis hier avec un contre-amiral Lefennec passablement inquiet sur l’avenir de la hausse boursière actuelle. Carry trade et Chine motivent ses angoisses, comme nous le découvrons ci-dessous…
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Le Journal d’un Banquier Central
SAIL IN MAY — AGAIN ? — 2ème PARTIE
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Lefennec se confie
"Laissez-moi vous expliquer mon point de vue, reprit le contre-amiral. Les investisseurs sont riches, d’accord : les particuliers comme les fonds de placement — qui ne savent plus que faire de leurs milliards, d’ailleurs. Voyez comment les OPA, les fusions, les rachats en LBO continuent à proliférer, pour des endettements toujours plus pharamineux…
- Symptôme de fin de cycle ? me demandai-je.
- Un exemple : avez-vous remarqué combien l’évolution de l’EUR/JPY est étroitement corrélée à celle des indices boursiers d’Europe ?
- C’est drôle que vous m’en parliez, dis-je. Egisthe l’Analyste avait justement attiré mon attention le mois dernier sur ce parallèle… ‘Les carry traders ne jurent que par l’euro’, m’expliquait-il…
- La tentation de l’argent gratuit ! s’exclama le contre-amiral avec un ricanement amer. Avec ses taux d’intérêt à 0,5%, la Banque centrale du Japon est devenue la société de crédit la plus accommodante au monde.
- Egisthe pensait que le phénomène n’allait pas durer, précisai-je.
- Pour l’instant, il dure… Et les nuages grossissent !… Rien de plus simple, en fait, que le carry trade. Vous empruntez de l’argent — en l’occurrence, des yens — à taux d’ami ; vous le placez dans une activité la plus rentable possible, et si possible, pas risquée. Vous engrangez une belle plus-value… Reprenez vos billes… Remboursez votre emprunt… Et vous vous payez au passage. La magie de l’argent gratuit ! Et maintenant, dites-moi donc ce qu’on pourrait trouver comme bon placement pour ses yens…"
Je réfléchis un instant.
"Les marchés émergents ? Les valeurs de croissance ?
- Certainement pas, mille sabords ! Oh, quelques-uns s’y risquent encore, mais croyez-vous que le gros de la troupe suive ? Après le bouillon que les marchés émergents se sont payé l’année dernière ? Qui irait miser sa chemise dans une telle loterie ?… Quant aux valeurs de croissance, les études montrent que depuis le début du siècle, elles perdent peu à peu du terrain face aux valeurs de rendement, dans les stratégies de portefeuille. Voyez-vous, poursuivit le contre-amiral en curant sa pipe, c’est tout le paradoxe de notre époque sans bulle. L’aversion au risque va désormais de pair avec l’augmentation des profits. Plus on est riche, plus on a peur !… Où sont-ils aujourd’hui, ces capitaines courageux qui partaient à l’assaut des mers inconnues ? Le vieil instinct de l’entrepreneur s’est perdu, noyé dans les études de rentabilité ! Les auditeurs lui ont bandé les yeux avant de l’envoyer sur la planche de la logique financière ! Et l’audace, qui faisait les fortunes autrefois, s’est abattue sur le pont, telle une colombe foudroyée…
- … Joliment dit, amiral. Je ne sais pas pourquoi, ça me fait penser à une chanson de Mireille Mathieu.
- Bref, reprit Lefennec, la nouveauté, les fonds s’en méfient maintenant comme de la peste. Voyez le retard qu’accusent encore les valeurs technologiques sur les autres secteurs… Alors, oubliez les marchés peu sûrs et les technologies immatures. Cherchez-les ailleurs, vos placements rentables et sans risque.
- … L’obligataire ?
- Bien sûr, mais n’y a-t-il pas mieux à faire ? Pourquoi se priver du dynamisme des marchés d’actions ?
- Une bonne société américaine… suggérai-je encore.
- Bien sûr, mais n’y a-t-il pas encore mieux ? Car vous placez des yens, mon ami. Le dollar est faible contre le yen : le différentiel de change va éroder vos profits. Pourquoi placer aux USA quand vous pouvez tranquillement investir en euros, la devise qui ne plie ni ne rompt, sur des valeurs solides, pour des rendements conséquents… et en gagnant sur les deux tableaux à la fois ? Sur le change aussi bien que sur le marché boursier ? Et le tout, pour 0,5% d’intérêt ? Franchement, je ne vois pas qui pourrait résister à une offre si séduisante."
Quand tout le monde est dans le même sens
Je commençais à saisir le raisonnement du contre-amiral.
"Vous pensez, dis-je, que les carry trades soutiennent l’envolée des bourses, à commencer par les bourses européennes.
- Oui.
- Et cela vous inquiète…
- Oui.
- … Parce que, comme dirait mon cousin Werther le Trader, tout le monde est dans le même sens.
- Oui. Si bulle il y a aujourd’hui, c’est peut-être celle de la valorisation des actifs. Tout le monde — ou disons, trop de monde — est ‘long’ actions et ‘short’ yen…
- Un petit peu comme avant la crise asiatique de 98, observai-je.
- … Supposons que le yen monte, et que les bourses commencent à baisser. La situation du carry trader va se retourner comme un sampan dans un typhon (j’en ai vu et croyez-moi, ce n’est pas un sort enviable). Du jour au lendemain, l’investisseur va perdre sur les deux tableaux. Il a intérêt à sortir du marché, et très vite.
- Ce qu’il signifie qu’il va vendre ses actions pour racheter son emprunt en yens…
- Poussant le cours de l’action à la baisse, et le cours du yen à la hausse. Et paniquant, du même coup, les autres carry traders, positionnés dans le même sens que lui. Voilà le genre de panique auquel on s’expose, par défaut de contrepartie. D’autant que nous n’avons pas évoqué l’autre facteur de risque… la Chine.
- Parlez-moi de la Chine, amiral, dis-je me resservant du rhum. C’est passionnant."
Soupapes
"La Chine, reprit Lefennec, doit faire face à une inflation montante, qui aggrave les disparités sociales déjà criantes entre sa jeune classe émergente et les populations rurales ; à une surchauffe économique qu’elle n’a pas l’air de très bien maîtriser ; à une euphorie boursière sans précédent (plus de 4,5 millions de nouveaux investisseurs rien qu’en avril !), qui a nous a déjà valu quelques coups de semonce ; et à l’agacement croissant des USA et de l’Europe face à sa politique monétaire. Si la Chine se voit contrainte de réévaluer brutalement sa devise, on estime que le yen suivra le mouvement. Pour les carry traders, ce serait le début de la fin… Si, plus inquiétant encore, un krach boursier majeur survient en Chine, des milliards de dollars d’obligations américaines, détenus par les intérêts chinois qui sont parmi les premiers financeurs de l’endettement US, pourraient soudain changer de main… provoquant une crise sans précédent aux USA… expédiant le dollar à la trappe… et généralisant le krach à l’ensemble des bourses mondiales."
Je frissonnai.
"On n’en est tout de même pas là ?
- Non, bien sûr. Mais le risque existe, en raison de ce défaut de contrepartie. Et plus il s’accentue, plus la probabilité est grande de voir jouer des mécanismes d’ajustement brutal, avant qu’il ne soit trop tard. Les fonds d’investissement ont retenu, semble-t-il, la leçon de 1998. C’est du moins ce qu’il jurent. A la première alerte, ils ouvriront les soupapes : et ces soupapes pourraient bien signifier une baisse conséquente (mais pas un krach) des grands marchés d’actions, conjuguée avec une vive remontée du yen. Voilà pourquoi, conclut-il en contemplant la mer — où le dernier rayon du soleil venait de s’abîmer — je pense que l’euphorie actuelle des bourses pourrait se trouver douchée, dans pas longtemps."
… A tous les soleils levants
… La nuit tombait. J’avais un train à prendre, et mon papier à rédiger pour la prochaine édition de l’Agioteur beauceron. Je pris donc congé du contre-amiral Lefennec, non sans le remercier chaleureusement pour cette conversation.
"Heureux d’avoir éclairé votre lumignon, dit-il en me saluant d’une poignée de main virile. J’espère que les conseils d’un vieux marsouin buriné vous resteront en mémoire. Ainsi, la prochaine fois que vous entendrez ce vers sublime du grand Valéry : ‘Ce toit tranquille, où marchent des colombes’… A quoi penserez-vous donc ?
- … Je n’ose vous répondre, amiral."
Meilleures salutations,
Le Banquier Central
Pour la Chronique Agora
(*) Derrière le Journal d’un Banquier Central, on trouve toute une équipe d’experts de la finance, de l’économie, de l’analyse technique et de la bourse — qui mettent à votre service leur expérience boursière aussi affûtée que leur sens de l’humour pour vous proposer des recommandations claires, fiables… et surtout profitables !
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