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LA CHRONIQUE AGORA
Paris, France
Mercredi 10 mai 2006
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*** L’or à 700 $… et c’est peut-être un cadeau !
Sérénité inébranlable sur les marchés… en apparence.
*** Une ligne très mince…
… et une roue libre qu’on a bien du mal à contrôler…
*** Le dindon de la farce
Prêteurs, emprunteurs et "presque pauvres"…
*** Pourriture noble (2)
Les accidents de cheval semblent favoriser un certain genre de réflexion…
—————————– (publ.)
Les petites valeurs continuent de surperformer les grandes…
Pourquoi ?… Et surtout… comment profiter de leur vigueur ?
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Bonjour,
*** L’OR A 700 $… ET C’EST PEUT-ETRE UN CADEAU !
** Les indices boursiers du Vieux Continent progressent lentement, laborieusement, mais inexorablement. Nous venons de vivre une quatrième séance de hausse consécutive pour l’Euro-Stoxx 50, qui s’adjuge ainsi +1,7% d’un même élan.
Beaucoup de places boursières ont continué de surfer sur cette vague d’optimisme résolu qui perdure depuis la fin du mois d’octobre 2005 pour inscrire un zénith annuel de clôture. Par contre, ni le CAC 40 (+0,56% à 5 312 points), ni l’Euro-Stoxx 50 (+0,35% à 3 890 points) n’ont amélioré leur record 2006 inscrit la veille en intra-day — à trois points près pour Paris et six points pour l’Euro-Stoxx.
Le marché parisien fournit cependant quelques motifs d’espoir d’un comblement imminent du gap des 5 334 points, qui remonte au 13 juin 2001. Le CAC 40 a terminé au plus haut du jour, après avoir évolué durant sept heures dans des marges étroites, entre 5 290 et 5 305 points.
Ce n’est pas un cas isolé. La décision a été longue à se dessiner, mais les places européennes ont bénéficié d’un "coup de reins" en toute fin de séance, alors que le Dow Jones, après des débuts hésitants, refranchissait le cap des 11 600 points ; à 11 628 points, il se retrouve à 1% de son record absolu du début du mois de janvier 2000.
** Une sérénité inébranlable continue de régner de part et d’autre de l’Atlantique à 24 heures du communiqué final de la Fed. Les hausses en Europe s’étageaient entre 0,15% à Madrid et Amsterdam, 0,2% à Francfort, 0,56% à Paris et Zurich et 0,75% à Londres. Wall Street, de son côté, semble vouloir conjurer par avance le risque d’apprendre que Ben Bernanke juge les données économiques dont il dispose trop ambiguës pour considérer que l’objectif de neutralité monétaire est atteint avec un prime rate porté à 5,00%.
Nous pressentons que J.C. Trichet doit également s’impatienter… et ne saurait tolérer très longtemps que le différentiel de loyer de l’argent entre l’Europe et les Etats-Unis avoisine 250 points de base.
Les opérateurs tiennent déjà pour acquis un relèvement du taux directeur de la BCE à 2,75% début juin. Un tour de vis supplémentaire de +25 points à 3% au début de l’automne est déjà intégré dans les cours sur les Bunds de maturité 2008.
Sommes-nous à l’abri d’une troisième salve ? Rien n’est moins sûr ! C’est peut-être là l’explication de cette ruée un peu inexplicable des entreprises européennes vers le crédit : en quatre mois, elles ont déjà émis pour 69,5 milliards d’euros d’obligations diverses et variées, soit l’équivalent de ce qu’elles avaient ponctionné sur les marchés au cours du premier semestre de l’année 2005.
Il vaut mieux prévenir que guérir : emprunter à 4%, cela vaut mieux qu’à 4,50%… surtout lorsqu’il s’agit de financer des rachats de ses propres titres ou de se constituer un stock de munitions en vue de lancer — ou de contrer — des OPA hostiles.
Ce serait le principal motif de la multiplication des émissions obligataires émanant des plus gros fonds d’investissement, qui cherchent à amplifier leur force de frappe à moindre frais, mais aussi d’entreprises comme Suez, Danone ou PPR. Ces dernières ne se sentent pas très à l’aise dans leur statut de proies potentielles — tout cela se rejoint.
Pour les actionnaires que nous sommes, la peur des OPA constitue un souci plutôt agréable… Nos véritables inquiétudes concerneraient plutôt la remontée du prix du pétrole à New York, au-dessus des 71 $. Le baril de brut léger américain est en hausse de 1,8% à 71,10 $.
** Cela n’a guère ému la Bourse. Elle ne cesse de progresser en parallèle avec le cours de l’or noir depuis début décembre 2005 : le baril valait alors 58 $ et le CAC 40 à peine plus de 4 600 points. Le pétrole a bondi de 20% sur le NYMEX (ou l’IPE de Londres), le SBF 120 a pris 15% et les midcaps et les small caps que nous évoquions hier se sont envolées de 28,5% en cinq mois et demi (et de 100% depuis août 2004, alors que le baril valait 37 $, soit la moitié de son cours actuel).
Etonnant parallélisme des performances entre les valeurs du compartiment B ou C d’Euronext et celle de l’or noir sur les 20 derniers mois écoulés.
Nous avançons toujours la même explication… mais cela ne fait pas de mal de la réitérer, surtout pour vous préparer à la lecture du chapitre suivant, qui concerne les métaux précieux : à mesure que le prix de l’énergie — et des matières premières — augmente (sans que les salaires suivent le mouvement aux Etats-Unis), les ménages s’endettent.
La Fed imprime donc de plus en plus de dollars (des quantités phénoménales, pratiquement proportionnelles à la progression du montant global des achats d’or noir sur la planète), lesquels viennent se recycler dans le circuit des marchés de valeurs mobilières.
Jusqu’à l’automne dernier, les investissements se répartissaient tant bien que mal de façon relativement équitable entre Bunds et actions… mais à la fin de l’automne, avec les premières hausses de taux orchestrées par la BCE, l’argent s’est mis à déserter les marchés obligataires et s’est engouffré simultanément sur les indices boursiers et le Gold Bullion Market, provoquant une hausse mécanique et irrésistible des actions puis des métaux précieux
L’or et les valeurs mobilières libellées en euro sont d’autant plus recherchés depuis la mi-février que le billet vert vient de dévisser de 8% dans l’intervalle. Le dollar, qui avait fait mine de se redresser mardi matin, subit une brusque rechute (-0,5%) ; il se traitait sous les 1,2750/euro, à 1,2765, juste avant le seizième relèvement du prime rate à 5,00%.
** Et l’événement le plus marquant de cette séance du 9 mai a été sans conteste l’inscription d’un nouveau record à 700 $ par once d’or — un cours qui n’avait plus été observé depuis le printemps de l’année 1980. Ce sommet a été doublé d’un nouveau zénith historique pour le platine, à 1 250 $/once, sans oublier le rebond de l’argent-métal au-delà des 14,60 $.
Au risque de nous répéter, cette fuite en avant perpétuelle — ponctuée d’arbitrages sectoriels entre actions, produits de taux et matières premières — des marchés financiers et de l’argent virtuel se terminera mal. Vous objecterez que ce système est bien rodé et qu’il fonctionne très bien : cela, nous l’avons compris depuis que M. Greenspan avait pris les rênes de la Fed en 1987… Mais surtout, que ferait-on de tout cet argent (purement fiduciaire) si on devait le retirer des marchés financiers ?
La seule option que personne n’envisage — de la Fed à la Banque centrale chinoise, en passant par les ménages britanniques ou américains — c’est tout simplement de rembourser les dettes, et, accessoirement, d’orienter les flux financiers excédentaires vers le développement de nouvelles énergies.
Nous évoquerons demain la grand’messe qui s’est tenue lundi à Omaha. Warren Buffet, devant une foule de 24 000 personnes, a répété que le phénomène qui lui apparaissait le plus inéluctable dans les semaines ou les mois à venir, c’est l’éclatement de la bulle immobilière. Est-il besoin de vous détailler à nouveau par le menu pourquoi nous partageons cette conviction ?
Et si Warren Buffet voit juste… l’or à 700 $, c’est cadeau !
[NDLR : Justice Litle, ci-dessous, est bien de cet avis... et toute l'équipe de Vos Finances - La Lettre du Patrimoine aussi. Pour découvrir tous leurs conseils sur l'or et comment profiter de sa hausse, il suffit de continuer votre lecture...]
Philippe Béchade,
Paris
PS : Pour réagir "en temps réel" à la séance d’aujourd’hui, retrouvez dès 15h45 les conseils de Philippe Béchade au 0899 707 009*. Analyse de la journée boursière en cours, suivi du portefeuille, nouvelles recommandations : vous n’aurez plus qu’à passer vos ordres !
*(1,35 euros l’appel + 0,34 euro/minute)
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Justice Litle nous donne aujourd’hui les dernières nouvelles de Wall Street
*** UNE LIGNE TRES MINCE…
** Une ligne très mince sépare l’inflation de la déflation — peut-être aussi mince que la ligne séparant la haine de l’amour… ou celle qui sépare la haine de l’or de l’amour de l’or.
- Nous ne savons pas ce que le destin réserve à l’économie américaine. Nous ne savons pas si les tendances inflationnistes continueront à prendre de la vitesse, ou si des influences déflationnistes commenceront à prendre le dessus. Mais quel que soit le scénario, nous n’avons guère d’espoir pour le dollar américain. D’un côté, le coût élevé de l’énergie peut forcer les entreprises à compenser leurs coûts en augmentant les prix, ce qui est inflationniste (faire tourner les camions de livraison devient plus cher, la fabrication et le transport deviennent plus chers, les matières premières deviennent plus chères, et ainsi de suite).
- D’un autre côté, une énergie chère freine l’activité économique, ce qui est indiscutablement déflationniste. La hausse des coûts de carburant et de chauffage entame les porte-monnaie des consommateurs, grignote leur revenu discrétionnaire et érode les marges de profit des nombreuses entreprises forcées d’absorber la hausse des coûts plutôt que de la répercuter.
- Et il n’y a pas que l’énergie ; la même médaille à double face inflationniste/déflationniste s’applique aux matières premières en général. Il y a six mois de cela, le titan milliardaire de l’immobilier américain Tom Barrack a affirmé que la bulle du logement ne serait pas défaite par une chute de la consommation mais par le fait que les coûts de construction échapperont à tout contrôle.
- Enfin, la combinaison inflation/déflation s’applique à la mondialisation elle-même. La demande du monde développé a mené le cuivre à des plus hauts encore jamais vus. Les mêmes pressions à la demande poussent de nombreuses autres matières premières à des sommets de plusieurs années. Mais tandis que les ressources naturelles grimpent, la marge sur les produits finis baisse constamment, à cause des effets déflationnistes des nouvelles technologies, qui réduisent les distances, et à cause d’un bassin de main d’œuvre mondiale en expansion.
** Imaginez la tension entre l’inflation et la déflation comme des forces opposées agissant sur une roue libre géante — la roue de la croissance mondiale. Cette roue libre utilise sa propre inertie pour maintenir sa vitesse. Il faut une énergie considérable pour mettre cette roue en action, mais une fois la vitesse critique atteinte, accélérer demande moins d’effort.
- Cette roue a vraiment pris de la vitesse ces dernières années, grâce à la croissance rapide des marchés émergents, à l’appétit vorace des Américains pour la consommation financée par la dette, et aux taux intérêts bas de la Fed. En plus de tout ça, les dollars américains émis à un rythme record — pour payer le pétrole et les importations asiatiques à crédit — ont été recyclés dans les bons du Trésor US, ce qui a maintenu les taux longs au plancher, poussant plus encore la roue.
- Le problème, évidemment, c’est que trop de bonnes choses finissent par nuire. Lorsqu’une croissance saine et de bonne qualité se transforme en croissance galopante et spéculative, l’inflation déséquilibre tout — comme des vibrations de plus en plus violentes à grande vitesse.
- La roue libre a commencé à fumer ; la Réserve fédérale a réalisé qu’il était nécessaire de ralentir les choses, sans quoi le système financier mondial finirait en pièces. Cette réalisation est arrivée il y 375 points de base de cela, sous le règne d’Alan Greenspan. A présent, c’est à Bernanke de finit le travail.
- Bernanke doit bien entendu réussir à ralentir la roue… sans trop la ralentir. Si la croissance inflationniste représente l’inertie dans notre petite analogie, la déflation est représentée par la friction et la gravité. Si notre bon Ben coupe les gaz trop brusquement, la friction et la gravité menacent de prendre le pouvoir. Cela serait néfaste : une fois que la roue de la croissance mondiale chute sous un seuil critique, il devient de plus en plus difficile de faire bouger les choses. Pire encore, si les investisseurs cèdent à une panique soudaine, les effets pourraient être ceux d’un coup de frein brutal — de la pleine vitesse à l’arrêt complet, ce qui provoquerait une culbute des marchés financiers mondiaux.
- La discussion est un peu théorique, mais les conséquences sont bien réelles.
- Il y a une réalité non-dite, mais largement acceptée : les Etats-Unis devront dévaluer massivement leur devise pour régler les problèmes budgétaires qu’ils ont créés. Un dollar plus faible signifie des exportations américaines plus compétitives et des importations étrangères plus chères — ces deux facteurs étant censés contrer le déficit commercial croissant. L’éléphant dans ce magasin de porcelaine, c’est de savoir si le déclin organisé du billet vert se transformera ou non en une dégringolade à la baisse. La hausse du prix de l’or suggère que les détenteurs de dollars de la planète deviennent quelque peu nerveux.
- La Fed se trouve désormais devant un dilemme douloureux : détruire l’économie ou détruire la devise. Peut-on encore douter de l’option que choisirait Ben Bernanke ?
- Mon conseil : si vous avez de l’or, ne vous en débarrassez pas tout de suite.
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Bill Bonner, co-fondateur de La Chronique Agora, à Londres
*** LE DINDON DE LA FARCE
** "De plus en plus d’Américains rejoignent le groupe des ‘presque pauvres’", déclarait le journal International Herald Tribune hier.
* Ce week-end, Warren Buffett en a fourni la preuve. Il a déclaré que lorsqu’il regardait les déclarations financières des sociétés de prêt, la ligne concernant les "intérêts accumulés mais impayés" était en hausse. Cela, a-t-il expliqué, signifie que les gens ont du mal à rembourser leurs dettes. Et pire encore, l’ambiance du casino immobilier dont ils dépendent se rafraîchit. Toll Brothers, l’un des plus grands constructeurs immobiliers des Etats-Unis, a déclaré que les nouvelles commandes ont chuté de 33% à ce jour au deuxième trimestre.
* Et nous revenons donc à un thème familier, mais qui n’est pas tout à fait épuisé : l’épargne est disponible pour vous servir, la dette est toujours votre maître. "Le débiteur est l’esclave du prêteur", déclare la Bible.
* Les lecteurs se demanderont peut-être avec qui nous discutons, ou à quelle question nous répondons. C’est évident ; on ne veut peut-être n’être ni emprunteur ni prêteur, mais à choisir, mieux vaut qu’on vous doive quelque chose plutôt que de devoir quelque chose à quelqu’un.
* C’est là la grande différence entre un déficit et un excédent de la balance commerciale. Avec le premier, on devient peu à peu l’esclave de ses partenaires commerciaux. Plus les déficits se creusent, plus on leur doit de l’argent. Avec le second, ce sont vos partenaires qui deviennent peu à peu vos esclaves. C’est ce qui se passe avec les Chinois et les Japonais. Ils sont devenus les créditeurs des Etats-Unis ; ils peuvent profiter des revenus que leurs rapportent leurs titres américains, tandis que les USA luttent avec la dette.
* Mais qui se révélera être le dindon de la farce ? Celui qui achète ce qu’il ne peut pas se permettre, ou celui qui prête ce qui ne sera jamais remboursé ?
** Les Américains, consciemment ou inconsciemment, parient sur l’inflation. Ils espèrent que leurs escrocs préférés, à la banque centrale, continueront à organiser la dévaluation graduelle du dollar afin de ruiner leurs créditeurs plutôt qu’eux-mêmes. Le dollar a perdu la moitié de sa valeur rien que durant les années Greenspan. Et à présent, l’administration Bush accumule plus de dette que toutes les autres administrations de l’histoire américaine réunies. L’inflation semble un pari sûr.
* Les matières premières grimpent. Les soins de santé, l’éducation, le logement, l’énergie — tout ce qui se mesure en dollars, que les Asiatiques ne peuvent produire et que les supermarchés ne peuvent mettre en rayon, est à la hausse. L’or grimpe en flèche, dépassant les actions, les matières premières, l’euro, l’immobilier — tout.
* Comme ce serait agréable si les créditeurs de l’empire se laissaient faire sans protester ! Ils doivent lire les journaux. Ils doivent voir le dollar baisser et l’or grimper. Imaginez-vous dans la même situation : ne seriez-vous pas tenté de vous débarrasser de ce papier vert en faveur du métal jaune ? Ne voudriez-vous pas vous protéger ?
* Mais selon la théorie économique lumpen-américaine, les créditeurs se contentent de se tenir là, immobiles, tandis que le bus de l’inflation leur passe sur le corps. Non seulement ils ne vendent pas leurs obligations américaines et ne se débarrassent pas de leurs dollars — ils continuent à augmenter leur stock, comme des collectionneurs de pin’s longtemps après que la mode en soit passée.
* Que Dieu les bénisse. Mais nous doutons que les prêteurs soient aussi bêtes que le croient les emprunteurs. En fait, il pourrait venir un moment — d’une minute à l’autre, en fait — où les prêteurs se réveilleront. Le dollar pourrait mettre fin à son lent déclin et chuter comme une pierre. Les prêts cesseraient alors, l’économie américaine s’arrêterait et tous ces gens qui trouvent difficile de maintenir leurs paiements à jour trouveraient soudain cela impossible. Les faillites et les banqueroutes se multiplieraient. La dette américaine sera peut-être réduite à néant par l’inflation, mais ce sera probablement d’abord le tour des Américains.
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*** La Chronique Agora présente ***
Bill Bonner continue ses méditations sur l’inévitable dégénérescence du monde et de tout ce qu’il contient.
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POURRITURE NOBLE — 2ème PARTIE
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Par Bill Bonner (*)
C’est la douleur, qui nous a mis d’humeur si philosophique. En chevauchant dans notre domaine, nous nous sommes fait un lumbago et avons passé quasiment trois jours alité. Les accidents de cheval semblent favoriser un certain genre de réflexion. En fait, la carrière de l’un des plus grands penseurs sur la corruption de la vie s’est commencée et achevée par les chevaux. En 1867, lorsque Friedrich Nietzsche a commencé son service militaire, il a tenté de sauter en selle — pour terminer avec une blessure à la poitrine. Il a dû retourner à l’Université de Leipzig, où il a écrit l’une de ses grandes œuvres, "Humain, trop humain".
Puis, en 1889, sur la piazza Carlo Alberto, à Turin, il a vu un cavalier fouetter son cheval, et, pris de pitié, a passé ses bras autour du cou de l’animal. La légende veut que le sentiment de pitié l’ait rendu fou. Il est plus probable qu’il en était au stade trois de la syphilis, une maladie dégénérative irréversible à cette époque. Quoi qu’il en soit, sa carrière était terminée.
Notre propre blessure de cheval nous a donné du temps pour réfléchir, mais rien de valable à quoi réfléchir. Nous n’avions pas de télévision, pas de radio, pas de journaux, pas de livres, pas de téléphone, pas d’internet. Tout ce que nous pouvions faire, c’était regarder par la fenêtre. Et de notre position allongée, tout ce que nous pouvions voir, c’était les couleurs des feuilles dansantes, et, sur la colline derrière la maison, une grande croix blanche.
"Il n’y a pas de quoi être déprimé", avons-nous dit à Elizabeth. "Sans la corruption, nous n’aurions pas un tel paysage sous les yeux".
Nous n’aurions pas un tel paysage, et les feuilles ne changeraient jamais de couleur, ne se recroquevilleraient pas et ne mourraient pas. Personne ne se serait donné le mal d’ériger une croix blanche au sommet d’une colline stérile à une heure de voiture du village le plus proche. Sans mort, il n’y aurait pas de rédemption, pas d’espoir de paradis, pas de crainte de l’enfer, et aucune chance de vie éternelle. Sans mort, la vie éternelle n’aurait aucune signification ; tout mouvement cesserait… parce que toute la terre serait gelée dans un passé vide de sens — et un futur tout aussi inane.
"La différence principale entre la culture indienne et la culture occidentale", a déclaré notre ami Michel lors d’un déjeuner, "c’est l’idée du temps. Dans notre culture, il est linéaire. Nous le voyons progresser… dans une sorte de marche éternelle de l’histoire. Mais en Inde, il est circulaire. Le mot hindi pour ‘demain’, kal, est le même que le mot pour ‘hier’, parce que hier est aussi dans le futur. Kal — Aaj (aujourd’hui) — Kal (demain)".
Hier, aujourd’hui, demain, et hier à nouveau. Eram. Sum. Ero. Eram. Ero.
Les civilisations se développent, puis déclinent — et se développent à nouveau. Les marchés commencent, augmentent, grimpent en flèche, puis s’effondrent — et recommencent à grimper. L’Histoire enregistre tout cela comme un tas de mensonges et de malentendus impliquant des être poilus munis de queues, faisant des choses idiotes pour des raisons absurdes. Mais il y a aussi des moments de gloire, à l’occasion, lorsque les hommes se tiennent debout sur leurs deux jambes.
A Cafayete, nous avons visité le vignoble. Là aussi, le processus de corruption mène les grappes de raisin à une conclusion majestueuse et honorable. A mesure qu’elles mûrissent, elles accumulent du sucre, nous a expliqué un œnologue. Elles se couvrent aussi de ce qu’on appelle de la "pourriture noble" — une sorte de corruption qui entame le processus de fermentation et transforme le jus de raisin en vin fin. La pourriture noble est un champignon spécifique — le Bortytis cinerea — que l’on trouve sur certaines variétés de raisin, notamment sur le Château Yquem — l’un des meilleurs sauternes au monde.
Le Bortytis cinerea est une moisissure ressemblant à des cendres. Lorsque les vignerons voient le champignon se former, ils surveillent attentivement le raisin, et le cueillent juste au moment où il y a assez de moisissures pour produire un excellent vin — mais pas assez pour détruire le fruit.
Le champignon, bien entendu, est un parasite — comme une sangsue sur un chien ou un lobbyiste au Congrès. Mais la pourriture qu’il engendre ne gâte pas le raisin ; au lieu de cela, elle concentre le sucre.
Le monde et tout ce qu’il contient semblent condamnés à la déception. Les bourgeons éclosent au printemps, inconscients qu’ils sont tous destinés à disparaître. Et lorsque les jours se rafraîchissent, ils ne se contentent pas de s’affaisser et de mourir. Au lieu de cela, l’angoisse de la mort qui approche fait ressortir le meilleur d’eux-mêmes. Comme un condamné à mort héroïque, ils semblent croître en grâce et en dignité tandis qu’ils grimpent à l’échafaud. Ils atteignent leur moment de gloire lorsque le bourreau leur glisse la corde au cou. Et, comme le remarquait un officier du Titanic alors que le navire prenait l’eau, l’orchestre n’a jamais si mieux joué.
Meilleures salutations,
Bill Bonner
Pour la Chronique Agora
(*) Bill Bonner est le fondateur et président d’Agora Publishing, maison-mère des Publications Agora aux Etats-Unis. Auteur de la lettre e-mail quotidienne The Daily Reckoning (450 000 lecteurs), il intervient dans La Chronique Agora, directement inspirée du Daily Reckoning. Il est également l’auteur du livre "L’inéluctable faillite de l’économie américaine", disponible en librairie ou en cliquant ici.
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