La nation de la spéculation

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LA CHRONIQUE AGORA
Paris, France
Lundi 5 juin 2006
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*** Demi-teintes
Des fissures commencent à apparaître dans l’économie américaine…

*** Une vieille nouveauté
Dan Denning examine une "nouvelle" source d’énergie alternative

*** La nation de la spéculation
La bulle, le Japon, Goldman Sachs et les autres…

*** Désordres déficitaires (1)
Le débat autour du déficit commercial américain a longtemps fait rage: déclin des Etats-Unis ou signe de la vigueur du pays ?

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Bonjour,

*** DEMI-TEINTES

** Une fin de semaine en demi-teinte pour les places mondiales vendredi. Du côté européen, on reprenait quelques forces ; du côté américain, par contre… des fissures commencent à apparaître non plus seulement sur les marchés, mais bel et bien dans l’économie elle-même.

Le CAC 40 a ainsi terminé la séance de vendredi en hausse : +0,25%, à 4 959,7 points. Le Footsie britannique, lui s’adjugeait +0,33%, tandis que son collègue allemand, le DAX, stagnait.

Aux Etats-Unis, on avait un peu de tout : une baisse de 0,11% pour le Dow Jones, à 11 247,87 points… une stagnation pour le Nasdaq à 2 219,41… et une hausse pour le S&P 500, qui, à 1 288,22 points, a grimpé de 0,20%.

Le facteur qui a déclenché tant de doutes et remous, c’est bien entendu l’annonce des derniers chiffres de l’emploi américain. Autant vous le dire tout de suite, cher lecteur : ils sont moins bons que prévu. 75 000 emplois créés au mois de mai, selon le département du Travail US, contre… 174 000 attendus par les analystes. Le salaire moyen progresse d’un maigre 0,1% (contre 0,3% prévus par le consensus).

Cela fait désormais trois mois que les créations d’emploi reculent par rapport au mois précédent : de quoi relancer la machine à rumeurs sur un arrêt des hausses de taux de la part de la Fed… et surtout, de quoi franchement inquiéter quant à l’état de santé de l’économie américaine.

"… Le secteur de la distribution a détruit 27 000 emplois", annonçait La Tribune ce matin, "ce qui peut être interprété comme étant une anticipation d’une baisse à venir de la consommation, laquelle contribue aux deux tiers de l’économie. De même, malgré le retour de beaux jours, le secteur de la construction n’a créé que 1 000 emplois (16 000 en avril)".

Hm… baisse possible de la consommation et faiblesse de la construction : fin de bulle, vous avez dit fin de bulle ?

** Evidemment, tout cela n’était pas fait pour améliorer la santé du dollar. Le billet vert a ainsi terminé vendredi sur une baisse considérable, à 1,2920 pour un euro. Voilà qui confirme l’analyse que faisaient il y a quelques jours notre Banquier Central et son comparse Egisthe l’Analyste : "des niveaux de support important ont été touchés à la mi-mai [pour le dollar], notamment contre le yen ; ils militent pour une pause intermédiaire dans une tendance qui reste baissière à long terme pour le billet vert".

"Une telle glissade, tacitement encouragée par le gouvernement US, favorise les exportations américaines en les rendant plus compétitives ; par ailleurs, elle diminue d’autant la dette publique du pays ; mais elle fait courir le risque d’augmenter les pressions inflationnistes sur l’économie américaine… Suscitant de nouvelles prises de bénéfices sur les marchés d’actions".

Voilà qui n’augure rien de bon pour les semaines qui viennent… même si toute l’équipe du Journal d’un Banquier Central a de quoi rester sereine, avec des gains de 28%, 15%, 30%… engrangés le mois dernier. Pour en savoir plus, continuez votre lecture…

Du côté des taux, même confusion : la perspective de l’arrêt des hausse de la Fed a provoqué une détente générale. Le bon du Trésor US à 10 ans, par exemple, s’est détendu de pas moins de 10 points de base, à 5% tout juste.

** Quant à l’or jaune et l’or noir, ils grimpent tous les deux. Le premier a ainsi terminé la semaine à 632,25 $ l’once au second fixing de Londres.

Le second, lui, se délecte du renouveau des tensions entre l’Iran et l’Occident (Téhéran ayant rejeté les conditions de Washington pour des négociations directes sur le sujet du nucléaire iranien). Et si l’on greffe à cela de nouveaux troubles au Nigeria… on obtenait vendredi à New York un baril de WTI à 72,33 $.

Françoise Garteiser
Paris

PS : Philippe Béchade ne reste pas inactif devant les conditions de marché actuelles : pour retrouver son analyse de la séance en cours et ses conseils du jour, il vous suffit de composer le 0899 707 009
*(1,35 euros l’appel + 0,34 euro/minute)

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La Chine… l’immobilier français… l’Europe de l’Est… l’or… l’inflation
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Pour découvrir comment, continuez votre lecture…

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Dan Denning nous donne les dernières nouvelles de Wall Street

*** UNE VIEILLE NOUVEAUTE

** L’armée américaine se prépare à un monde où le pétrole est en voie de disparition — et les investisseurs seraient bien avisés de faire de même.

- "Les jours de l’énergie peu chère, pratique et abondante prennent fin rapidement", observent Eileen Wastervelt et Donald Fournier dans un rapport pour le Centre de recherche et de développement d’ingénierie de l’armée américaine, intitulé Les tendances énergétiques et leurs implications pour les installations militaires américaines. Un autre auteur militaire, Nadaer Elhefnawy, nous en dit plus sur la prochaine pénurie pétrolière dans un essai intitulé Vers une politique énergétique à long terme, dont voici un petit extrait :

- "Même sans tenir compte des problèmes liés, comme l’effet de serre, les problèmes de sécurité posés par l’épuisement de réserves de pétrole et de gaz bon marché et facilement accessibles sont variés et impressionnants. Le résultat probable serait l’exacerbation de problèmes existants, comme les conflits pour les ressources naturelles, la prolifération des armes et les troubles politiques. Cependant, d’autres problèmes sont plus nouveaux — dont le principal est le potentiel de changement dans l’équilibre du pouvoir international, qui concerne non seulement les pays contrôlant la part du lion des réserves de carburants fossiles de la planète, mais aussi ceux qui sont les plus dépendants de ces réserves".

- En d’autres termes, la hausse des prix du pétrole ne ferait pas uniquement grimper le coût des jeeps dans les déserts du Moyen-Orient ; elle menacerait également de peser dans la balance des pouvoirs économiques et militaires, la faisant pencher du côté des pays riches en énergie.

** C’est là que le charbon entre en scène… "la plus vieille" des nouveautés. Les Etats-Unis, par exemple, ont une réserve de 250 années de ce carburant fossile — leurs réserves de pétrole, par contre, ne dureraient que quatre ans.

- On a dit du charbon : "avec le charbon, nous avons la lumière, la force, le pouvoir, la richesse et la civilisation ; sans le charbon, nous avons l’humidité, la faiblesse, la pauvreté et la barbarie". Nous soupçonnons que cette phrase redeviendra vraie.

- Le charbon, comme le pétrole et le gaz naturel, constitue une forme de "revenu solaire", comme le souligne Barbara Freese dans son livre Coal : A Human History ["Le charbon, une histoire humaine", NDLR].

- "Durant des milliards d’années", écrit Freese, "quasiment toutes les formes de vie sur terre dépendaient, pour leur existence, de l’énergie toute fraîche en provenance du soleil — du ‘revenu solaire’ arrivant quotidiennement de l’espace, ou temporairement stocké dans des êtres vivants".

- Les anciennes forêts de la Terre étaient en fait d’énormes panneaux solaires. Simplement, elles ne le savaient pas. Pas plus qu’elles ne connaissaient le rôle crucial qu’elles joueraient dans l’alimentation des économies actuelles.

- "Comme des collecteurs solaires vivants dispersés aux quatre coins de la planète", continue Freese, "les plantes capturent la lumière du soleil quand elle arrive, et la transforment en énergie chimique que les animaux peuvent manger. Les plantes ne font pas que convertir l’énergie, elles la conservent dans le temps — détenant cette énergie au cœur de leurs cellules jusqu’à ce qu’elles se décomposent, brûlent ou se fassent manger (voire, dans des cas rares mais importants, soient enterrées profondément dans le sol comme énergie fossile)".

- Il faut du temps pour transformer un arbre en morceau de charbon. Mais la période carbonifère de l’ère paléozoïque a eu lieu il y a 300 – 360 millions d’années de cela. Dame Nature travaille longtemps. Et si son œuvre semble fastidieuse, nous pouvons au moins nous réjouir du fait que le résultat produise tant d’énergie.

- Mais utiliser des millions d’années d’énergie solaire — prisonnière pour la majeure partie des grandes plantes et forêts des précédents âges géologiques — est relativement nouveau pour les êtres humains. Ce n’est que depuis quelques centaines d’années que nous brûlons ce que la Terre a mis des millions d’années à produire… et cette dotation géologique s’épuise rapidement.

- Le charbon, par contre, reste abondant… en termes relatifs. Au rythme de consommation actuel, les Etats-Unis en possèdent une réserve de 250 ans. On pourrait dire que les USA sont l’Arabie Saoudite du charbon, en quelque sorte.

- Bien entendu, les inconvénients du charbon sont évidents, du point de vue stratégique et écologique. Stratégiquement parlant, le charbon reste un hydrocarbure. L’utiliser pour générer de l’électricité n’élimine pas la dépendance aux énergies fossiles. Mais cela fait gagner du temps, pour trouver des alternatives renouvelables, et/ou découvrir "la prochaine révolution" dans la génération d’énergie… quelle qu’elle soit.

- Ecologiquement parlant, le charbon produit du mercure, du dioxyde de soufre, du dioxyde nitreux et du dioxyde de carbone. Le mercure provoque des malformations chez les nouveaux-nés. Le dioxyde de carbone et le dioxyde nitreux provoquent des troubles pulmonaires et respiratoires. Et il est possible que le dioxyde de carbone accélère le cycle naturel des changements climatiques terrestres. Il est vrai que certains des nouveaux processus de gazéification et de liquéfaction éliminent quelques-uns des sous-produits les plus nocifs du charbon. Mais dans quasiment tous les nouveaux procédés de charbon propre, reste à savoir quoi faire du dioxyde de carbone. L’une des solutions consisterait à l’expédier aux sociétés pétrolières, qui le réinjecteraient dans le sol pour le stocker. Même si cela se fait, il est probable que les émissions de dioxyde de carbone augmenteront avec les nouvelles usines alimentées au charbon. Mais tous ces problèmes pourraient passer au second rang face à une simple question : est-ce qu’utiliser plus de charbon permettra d’utiliser moins de pétrole étranger ?

- Si la seule alternative à l’exploitation des ressources en charbon américaine est un engagement à durée illimitée au Moyen-Orient, je pense qu’il y aura beaucoup de soutien pour le développement de la seule ressource énergétique significative encore en possession des Etats-Unis. Les avantages du charbon, en tant que tels, sont simplement trop intéressants (et trop pratiques) pour que les dirigeants politiques et économiques américains ne s’y intéressent pas.

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Bill Bonner, co-fondateur de La Chronique Agora, à Londres

*** LA NATION DE LA SPECULATION

** La semaine dernière, le prix de l’or a chuté. S’il était bon marché jeudi, il était encore meilleur marché vendredi. Nous nous demandons aujourd’hui combien il vaudra à la fin de la journée.

* Si nous le savions, nous vous le dirions. Nous ne cachons rien, cher lecteur. Mais si nous savions… enfin, peu importe.

* La question est la suivante : est-ce une bulle ou est-ce une correction dans un marché haussier à long terme ? Nous vous avons déjà donné notre réponse ; voici quelques explications supplémentaires.

* Comme nous l’avons mentionné la semaine dernière, les Japonais ont adopté la PTZ (politique à taux zéro) au milieu des années 90. Mais l’Ere de bulle a officiellement commencé dix ans auparavant, à l’Hôtel Plaza de New York. A l’époque, comme maintenant, les Etats-Unis tapaient du poing sur la table pour que l’un de leurs principaux partenaires commerciaux réévalue sa devise. Les industries américaines perdaient des parts de marché. Les stratèges financiers américains voulaient un dollar moins cher. Mais à l’époque, c’était le Japon, et non la Chine, qu’ils tentaient d’intimider. Et à l’époque, ça avait marché.

* Le Japon a cédé. Il a accepté d’augmenter le yen. Un yen plus fort compliquerait la tâche des Japonais pour faire concurrence rien que sur le prix. A partir de là, ils ont dû lutter sur le terrain de la qualité. Personne ne le savait à l’époque, mais les Américains condamnaient leur propre industrie automobile en forçant les Japonais à produire de meilleures voitures.

* Personne n’avait réalisé quelle sorte d’effet cela aurait sur l’économie japonaise. Les Japonais eux-mêmes craignaient le pire. Ils firent tout ce qu’on apprend aux banquiers à faire… puis ils en firent trop. Tandis que le yen était resserré sur les marchés des changes internationaux, il était assoupli au niveau national pour compenser l’effet d’une devise plus chère. Le résultat : le "miracle japonais". Les prix de l’immobilier grimpèrent en flèche. Les marchés boursiers s’enflammèrent.

* Mais ce n’était pas un miracle. C’était une bulle aiguillonnée par le crédit — et ce n’était ni la première ni la dernière.

* Cela a pris fin en janvier 90. Au début, les Japonais n’ont pas su quoi faire. C’est temporaire, ont-ils pensé. Ce n’est qu’une correction, ont-ils dit. Ne vous inquiétez pas, se sont-il dit. Mais lorsque le ralentissement n’a pas donné signe de cesser, les autorités monétaires japonaises en ont à nouveau trop fait. Nous avons décrit leur politique de taux zéro la semaine dernière. Les traders de Goldman Sachs et d’autres fonds de couverture détectèrent les possibilités quasi-immédiatement. Ils ne tardèrent pas à faire grimper les prix de tout — des obligations russes aux dot.com américaines. Oubliez l’idée de construire des usines ou de développer des entreprises ; il ne semblait pas y avoir de limites à l’argent qu’on pouvait gagner en spéculant.

** Ainsi commença toute une série de bulles dans le monde entier — dette russe, devises asiatiques, actions technologiques américaines, crédit des ménages US, immobilier dans quasiment tous les pays anglo-saxons, marchés émergents, appartements à Bombay, art contemporain, matières premières… et, aujourd’hui, peut-être même l’or.

* Lorsqu’une de ces bulles éclatait, on se mettait en route pour la suivante ! Youpi ! L’industrie financière n’avait jamais vu ça.

* De plus, on aurait dit que cela durerait éternellement. Tandis que les banques centrales prêtaient de l’argent sous le taux d’inflation, les forces déflationnistes maintenaient les prix à la consommation au plancher. La mondialisation et les technologies de communications forçaient les coûts de main d’œuvre de la planète vers le plus bas dénominateur commun. Et la "wal-martisation" fournissait des produits bon marché aux consommateurs… grâce à l’achat de quantités énormes aux fournisseurs ayant les prix les plus bas.

* Ainsi naquit la Nation de la Grande Spéculation. Ses bénéficiaires s’en tirèrent si bien que l’un d’entre vient d’être nommé secrétaire au Trésor US.

* Daniel Gross, de Slate, décrit Goldman Sachs comme un "fonds de couverture extraordinairement profitable, attaché à une banque d’investissement extrêmement profitable". Il continue : "comme le prouvent les chiffres remarquables du premier trimestre de Goldman, 6,88 milliards de dollars du total des 10,34 milliards de dollars de revenus de la société provenaient du trading et des investissements. Dans les années 90, l’exposition aux secteurs de détail de l’industrie des services financiers — et aux conflits d’intérêt et aux scandales qui les ont secoués — ont terni l’image de bon nombre de banques de Wall Street et de leurs dirigeants, dont Citigroup, Merrill Lynch, et Credit Suisse First Boston. Même si Goldman Sachs a fait partie de ces affaires, la société est sortie des scandales en bien meilleur état que nombre de ses rivaux".

* Tous ne sont pas de cet avis. Selon Peter Flaherty, du Centre national légal et politique américain, Goldman a "une relation inhabituellement embrouillée avec Nature Conservancy, un groupe qui vient juste de sortir d’une série de scandales".

* Bien entendu, Goldman a d’autres avantages :

* "D’anciens dirigeants de Goldman ont d’autres facteurs les recommandant au public : ils sont follement riches", note Gross. "Selon les dernières déclarations de Goldman, Paulson avait une part de 4,58 millions d’actions dans la société, valant près de 700 millions de dollars".

* Mais la question à 1 000 $ — ou, pour utiliser une échelle que Paulson puisse utiliser, la question à 1 000 millions de dollars — reste posée : Paulson fera-t-il une différence ?

* S’en sortira-t-il mieux que Snow pour dire aux travailleurs américains, qui ont vu leur revenu moyen chuter, qu’ils ne s’en sont jamais si bien sortis ?

* Il essaiera à peine, selon nous. Les menteurs et les apologistes se trouvent par dizaines, en haut lieu. Paulson a un autre rôle à jouer, plus dur : on attend de lui qu’il maintienne la Nation de la Spéculation en fonctionnement.

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*** La Chronique Agora présente ***

Il y a eu beaucoup de débats autour du déficit commercial américain. Certains y voient le signe d’un "déclin des Etats-Unis", tandis que d’autres insistent qu’il reflète la vigueur du pays. Dans cette rediffusion d’un "classique" de la Chronique Agora, Bill Bonner explique pourquoi considérer ce déficit comme un atout causera la perte des Etats-Unis…

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DESORDRES DEFICITAIRES, 1ère PARTIE
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Par Bill Bonner (*)

Le tapage entourant les comptes américains est assourdissant. Tous les politiciens, économistes, et analystes cinglés ayant accès aux pages éditoriales semblent avoir une opinion. Nous offrons ici une anti-opinion. Notre but n’est ni d’expliquer plus clairement les comptes courants, ni de deviner ce qui va arriver au dollar. Non, nous avons placé la barre bien plus bas ; nous voulons seulement montrer que quasiment tous les commentateurs et décideurs sont des abrutis.

Nous commençons par rappeler aux lecteurs que le déficit commercial américain a atteint un nouveau record en janvier [2005], à 58,3 milliards de dollars — une somme "dépassant les pires attentes de tout le monde", a déclaré le New York Times. Le déficit a dépassé les 650 milliards de dollars l’année dernière, exigeant 80% de l’épargne mondiale pour son financement. La planète n’a jamais vu un tel trou dans le commerce international, et ne sait guère quoi en penser. C’est un signe du "déclin de l’empire américain", déclarent certains commentateurs. D’autres pensent que c’est un emblème de la vigueur américaine.

D’où nous vient ce déficit commercial ?

Il naît lorsque les Américains achètent plus aux non-Américains qu’ils ne leur vendent. Chaque jour qui passe, les Américains achètent (net) environ 2 milliards de plus d’importations étrangères qu’ils n’engrangent en ventes à l’étranger. Que les entreprises américaines soient plus profitables que leurs homologues asiatiques ne fait aucune différence. Que l’économie américaine soit la confection la plus dynamique, flexible et délicieuse jamais engendrée sur notre verte planète n’a rien à voir avec la choucroute. Que les étrangers veuillent un morceau des Etats-Unis est flatteur, mais c’est à peu près aussi éloigné du sujet que les hémorroïdes.

Et peu importe, également, la raison pour laquelle les Américains dépensent trop. Ils ont leurs raisons. Mais même si cela n’était pas le cas, le résultat serait le même. Chaque jour, week-ends inclus, il sort plus qu’il ne rentre. Des navires, faisant la navette entre est et ouest — c’est-à-dire quittant les ports nord-américains pour se diriger vers la Chine, le Japon et le reste de l’Extrême-Orient — voguent sur les flots. Ils sont légèrement chargés de bois, de matières premières, d’outils et de nourriture. Certains sont vides. A mesure qu’ils progressent sur le vaste océan Pacifique, ils croisent d’autres navires allant dans la direction opposée. Ces bateaux quittant l’Orient pour Seattle et Long Beach s’enfoncent un peu plus, parce qu’ils sont pleins à ras bord. Il y a des téléphones portables, des télévisions, des jouets, des gadgets, des babioles, des vêtements et des appareils électriques — toutes les choses sur lesquelles repose désormais le niveau de vie américain.

Si le pays était une entreprise, la différence entre ce qui est entré et ce qui est sorti — en termes de dollars — serait une mesure de ses "pertes pour opérations courantes". S’il s’agissait d’une famille, ce serait le rythme auquel elle s’appauvrit. Si c’était un magasin, encourir un tel déséquilibre pendant tant d’années l’aurait acculé à la faillite il y a bien longtemps. Même un pays plus petit aurait fait faillite depuis belle lurette. Seule une nation ayant la devise de réserve du monde pourrait s’en tirer.

Il n’est pas particulièrement important que l’économie américaine "croisse plus vite que ses concurrents", comme l’affirme M. David Malpass (dans le Wall Street Journal), même si c’était vrai. De toute façon, l’économie américaine se développe moitié moins vite que la Chine. Et peu importe que les Asiatiques n’aient "pas d’autre choix" que d’acheter des actifs en dollars, comment le maintiennent d’autres analyses. Il n’est pas non plus pertinent que les investissements étrangers représentent une sorte de "tribut" versé au pouvoir impérial. Le fait brut et inflexible est que, chaque jour, les Américains sont environ 2 milliards de dollars "plus riches" de 4×4, télévisions à écran plat et autres gadgets de consommation provenant en majeure partie d’Asie (où est concentré le déficit commercial), tandis que les Asiatiques sont deux milliards de dollars plus riches en actifs financiers américains, et notamment en bons du Trésor US.

Depuis 1990, les étrangers ont acquis 3 600 milliards de dollars d’actifs américains en conséquence directe des déficits commerciaux.

Individuellement, bien entendu, cela ne fait guère de différence. Nous n’abordons le sujet que pour se moquer de ceux qui l’ont mis sous nos yeux. Un homme est libre de décider s’il préfère avoir une grande télévision plutôt qu’un bon du Trésor. Ce n’est pas à nous de dire s’il a fait le bon ou le mauvais choix. Mais les Américains ne font pas qu’échanger un actif financier contre un bien de consommation. Ils ont en fait peu d’actifs financiers à échanger. Depuis l’administration Reagan, les taux d’épargne ont chuté. Les gens ne creusent pas leur capital pour le dépenser au Wal-Mart du coin. Ils creusent leur dette. Sans épargne à dépenser, ils ne peuvent échanger un actif financier contre un gadget de consommation. Ils doivent donc échanger un risque financier.

La suite dès demain…

Meilleures salutations,

Bill Bonner
Pour la Chronique Agora

(*) Bill Bonner est le fondateur et président d’Agora Publishing, maison-mère des Publications Agora aux Etats-Unis. Auteur de la lettre e-mail quotidienne The Daily Reckoning (290 000 lecteurs), il intervient dans La Chronique Agora, directement inspirée du Daily Reckoning. Il est également l’auteur des livres L’inéluctable faillite de l’économie américaine et L’Empire des Dettes

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