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LA CHRONIQUE AGORA
Paris, France
Vendredi 16 juin 2006
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*** Réconciliation sur l’oreiller
Rien de tel qu’un bouquet de statistiques pour arranger les choses…
*** Un bon tuyau
Où Eric Fry nous parle égouts, brosses à dents et investissements…
*** La gifle
L’or est comme une maîtresse jalouse… et on ne sait pas toujours comment réagir…
*** Crime et bâtiment (1)
Notre Banquier Central a décidé d’embrasser une carrière cinématographique
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QU’EST-CE QUI FAIT GRIMPER CES ACTIONS ?
Des gains de 74%, 53,8%, 43,17%, 60%…
24,9% de gain moyen en 2004…
24% de performance moyenne en 2005…
Quelles valeurs continuent de bien faire malgré la baisse des marchés — et surtout, comment faisons-nous pour les dénicher ?
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Bonjour,
*** RECONCILIATION SUR L’OREILLER
** Après une vraie brouille, quoi de mieux qu’une réconciliation sur l’oreiller… et peu importe si les raisons qui motivent ce rapprochement sont finalement aussi fallacieuses que celles qui ont motivé la querelle — à la limite, on pourrait même affirmer qu’il n’en est que plus délicieux !
C’est en tout cas ce qu’ont semblé penser les investisseurs hier ; ils ont ouvert les bras en grand et accepté l’énorme bouquet de statistiques américaines que leur tendait l’économie — et si, dans le lot, quelques roses étaient un peu fanées… ils ont préféré fermer les yeux, puisque après tout, c’est l’intention qui compte, n’est-ce pas ?
D’ailleurs, certaines fleurs valaient la peine qu’on s’y attarde : les inscriptions hebdomadaires au chômage, par exemple, qui ont baissé à 295 000 (au lieu d’atteindre les 321 000, comme le prévoyaient les économistes) selon le département du Travail US… ou encore l’indice de l’activité manufacturière de la Fed de New York, qui a fait un bond de 12,4 en mai à 29 pour juin.
Bon, je resterai discrète sur la baisse de la production industrielle (-0,1% le mois dernier), le recul du taux d’utilisation des capacités (à 81,7% en juin contre 81,9% en mai) et l’indice de la Fed de Philadelphie pour le secteur manufacturier, lui aussi en recul à 13,1 contre 14,4 en mai.
Silence pudique aussi sur le recul des entrées nettes de capitaux aux Etats-Unis : 46,7 milliards de dollars "étrangers" de moins sont entrés dans les caisses américaines en avril… alors que le consensus comptait sur une manne de 60 milliards. Un recul qui a quelque peu gâté les belles performances du dollar : le billet vert s’est affaibli, rejoignant les 1,2614 pour un euro.
Mais pourquoi gâcher de si beaux sentiments, après tout — d’autant que Ben Bernanke y est allé lui aussi de sa boîte de chocolats : ses propos sur la lutte contre l’inflation ont mis du baume au cœur (et au portefeuille) meurtri de bien des investisseurs.
** Journée de totale félicité, par conséquent, sur les marchés mondiaux. Unanimité dans la hausse, regards énamourés, rebond technique, sourires complices, tout y était — ne manquait plus qu’une balade sur la plage, avec le soleil couchant en paysage. Le CAC 40 a clôturé sur une hausse de 2,36%, pas moins, qui lui permet de renouer avec un bilan positif : +0,2% sur 2006. A Londres et Francfort, même extase, avec +2,33% pour le Footsie et +2,31 pour le Dax…
La palme revient tout de même à EADS qui, après avoir été littéralement passé à la moulinette et perdu 25% de sa valeur, a effectué hier une belle remontée de +6,78% sur fond de rumeurs de… délit d’initié. L’amour est aveugle…
Les marchés américains ont eux aussi cessé de bouder (et même moi, cher lecteur, avouons-le, je me sens toute amadouée, à ainsi aligner les "+" les uns après les autres…), pour grimper la main dans la main : +1,83% pour le Dow Jones, à 11 015,19 points… le Nasdaq, très en beauté, nous a gratifié d’une étincelante performance de +2,79%, à 2 144,15 points… et le S&P 500 n’était pas en reste, avec +2,12% et 1 256,16 points.
Il y avait jusqu’au pétrole qui grimpait, le baril de WTI à New York atteignant hier les 69,5 $ — toujours suite aux chiffres mitigés des réserves américaines.
** Mais… qui voyons-nous dans un coin… jouant au célibataire ronchon ? En tout cas, le métal dont on fait les alliances a encore chuté hier, l’once atteignant 569,50 $ au second fixing de Londres. Crise de jalousie après la lune de miel des derniers mois… ou message plus grave à faire passer au sujet des épines que cachent les roses ?
Françoise Garteiser
Paris
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Eric Fry nous donne les dernières nouvelles de Wall Street
*** UN BON TUYAU
** Un New-Yorkais moyen achète une brosse à dents tous les trois mois, mais il se brosse les dents avec de l’eau coulant dans des tuyaux et des tunnels vieux de 100 ans.
- Le système d’eau courante du reste des Etats-Unis n’est guère plus récent que celui de Manhattan. Il n’est donc pas surprenant que les tuyaux rouillent et s’effondrent dans tout le pays. Il faudra 1 000 millions de dollars de réparation au cours des 20 prochaines années pour remettre en état cette infrastructure décrépite, selon la Société américaine des ingénieurs civils (ASCE). Ces dépenses considérables feront le bonheur de nombreuses sociétés dans le secteur de l’eau.
- "L’infrastructure vieillotte des Etats-Unis attaque notre qualité de vie", prévient le Midwest Contractor. "Dans son Bulletin de l’Infrastructure Américaine de 2005, l’ASCE a donné une note cumulative de D [médiocre, ndlr.] à l’infrastructure du pays, déclarant que l’état des routes, des ponts, des systèmes d’eau potable et autres équipements publics n’a montré que peu ou pas d’amélioration depuis que ASCE leur a attribué la note D+ en 2001. Les notes, dans toutes les catégories, vont d’un C+ pour les déchets solides à D- pour l’eau potable, les voies navigables et les eaux usées".
- Le système américain "D-" aurait probablement la moyenne dans la majeure partie du monde, mais il est encore bien loin du premier rang. Selon l’Agence américaine de protection environnementale (EPA), les 55 000 systèmes d’eau potable communautaires et les 16 000 systèmes de traitement des eaux usées seront confrontés à "des besoins d’investissement publics vertigineux" au cours des 20 prochaines années.
** Réparer l’infrastructure américaine coûtera des centaines de milliards de dollars au cours des deux prochaines décennies. Ce sont là de très mauvaises nouvelles pour les municipalités, les contribuables et les malheureux qui vont devoir payer la note… mais de très bonnes nouvelles pour les entreprises qui enverront ladite note.
- C’est ici qu’interviennent des sociétés comme Aqua America, Northwest Pipe, Mueller Water Products et PW Eagle Inc.
- Aqua America, pour sa part, est très occupée à racheter des systèmes d’eau courante municipaux dans 13 différents états, et dépense des millions pour les mettre aux normes strictes de l’EPA. Même si certaines villes se contenteraient de tolérer un excès d’arsenic dans la réserve d’eau locale, ce n’est pas le cas de l’EPA.
- Les nouveaux décrets de l’EPA exigeraient de nombreuses municipalités qu’elles fassent des améliorations qu’elles ne peuvent pas se permettre. Grâce à ce "coup de pouce" de l’EPA, Aqua America se retrouve dans un marché d’acheteurs pour les systèmes d’eau municipaux.
- Pendant ce temps, des sociétés comme Mueller Water Products capitalisent sur un problème bien plus rudimentaire : de nombreux tuyaux et valves sont simplement trop vieux pour remplir leur rôle efficacement.
- Selon l’EPA, près du quart des tuyaux du pays sont "en mauvais état, en très mauvais état, ou dépassés". Pire encore, l’EPA pense que ce pourcentage grimpera à 45% d’ici 2020… à moins d’y remédier.
- "De nombreux systèmes ont atteint la fin de leur vie utile", rapporte l’ASCE. "Les systèmes les plus anciens sont victimes de débordements durant les gros orages et la fonte des neiges, et, intentionnellement ou non, provoquent le déversement d’eaux usées dans les eaux de surface américaines. L’EPA estimait en août 2004 que le volume de tous les trop-pleins d’égouts déversés dans le pays se montait à près de 3 900 milliards de litres par an… Si le pays n’investit pas les sommes nécessaires durant les 20 prochaines années, on risque d’annuler les avancées économiques, écologiques et sanitaires des trois dernières décennies".
- Mueller espère que ses tuyaux et valves apporteront une majeure partie de la solution. Mueller n’a été cotée pour la première fois que le 26 mai dernier. Mais la plupart des Américains — et leurs chiens — connaissent l’entreprise depuis sa naissance : elle fabrique près de la moitié des bouches d’incendies du pays. L’action de Mueller, qui se vend environ 27 fois les bénéfices, n’est pas franchement donnée — mais dans le secteur de l’eau, toutes les grandes actions américaines sont valorisées très haut.
- Nous ne savons pas vraiment si ces actions valent le prix qu’on leur donne. Mais nous avons le sentiment que les affaires vont marcher à plein pendant un bon moment pour les systèmes d’eau potable américains.
[NDLR : Et l'état des tuyaux américains a peut-être plus à voir avec les problèmes actuels de ravitaillement en eau -- à l'échelle mondiale -- que vous ne le pensez... Mais ne vous inquiétez pas, cher lecteur... plus d'informations sur le sujet sont à venir...]
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Nous n’avons pas de solution miracle à la volatilité et aux incertitudes boursières…
… mais que pensez-vous d’un gain moyen de 25% ce dernier trimestre ?
Mieux encore, auriez-vous apprécié une plus-value de 44% enregistrée en quatre séances… alors même que le Nasdaq perdait 4,5% sur la semaine ?
Si oui… continuez votre lecture pour en savoir plus
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Bill Bonner, co-fondateur de La Chronique Agora, à Londres
*** LA GIFLE
** La chute du marché aurifère de ces derniers jours nous a fait le même effet que la gifle d’une maîtresse jalouse. Nous étions certain qu’il fallait faire quelque chose en retour… mais nous ne savions pas quoi. Est-ce la fin de notre histoire avec l’or ? Ou simplement le début de quelque chose de plus merveilleux encore ? Nous y avons réfléchi, et nous en sommes venu à une conclusion familière. Pour résumer : si vous voulez acheter des bijoux pour votre fiancée indienne, c’est probablement un bon moment pour le faire. Vous feriez peut-être bien de prendre quelques actions de la société Tata Motors au passage, mais cette discussion devra attendre. A la Chronique Agora, certaines choses nous inspirent — aussi sceptique et cynique que nous soyons — une foi durable et quasi-aveugle.
* Lorsqu’un politicien affirme faire quelque chose "pour nous", nous sommes certain qu’il ment. Lorsqu’une banque centrale émet de la monnaie papier, nous sommes tout aussi sûr qu’elle sera un jour presque sans valeur. Et lorsque la grande masse des investisseurs court dans une direction, nous sommes persuadé qu’il est plus sage de suivre la direction opposée.
* La "fuite loin du risque" était pleine, en début de semaine ; même la liste d’attente débordait.
* Les marchés ont chuté dans le monde entier — et les marchés émergents ont perdu tous les gains enregistrés à ce jour en 2006. Les matières premières et les métaux ont suivi les moutons boursiers à l’abattoir.
* Mais c’est l’or qui a retenu notre attention. Selon MarketWatch, "les futures sur l’or ont dégringolé de plus de 7% mardi, complétant ainsi une série de six séances de pertes se montant à près de 83 $ par once, tandis que les prix du brut chutaient à un plus bas de deux mois et que le dollar continuait de se renforcer suite aux prévisions de hausse des taux US — sapant la demande de métal précieux. L’or a désormais chuté de 22% par rapport à son sommet de mai, au-dessus des 730 $, et a entraîné les autres métaux avec lui".
* Mais attendez. Comment peut-on encore croire que l’or est plus sûr que les dollars ? N’a-t-il pas perdu 150 $ au cours des trois dernières semaines ? N’a-t-il pas glissé de plus de 20% ? Quel genre de refuge est-ce là ?
* Eh bien, nous savons que nous devrions être ravi. Et quelque part, au plus profond de notre lobe frontal, nous supposons que nous sommes quasiment fou de joie. Nous savons qu’à présent, nous pouvons acheter plus d’or pour moins de dollars, nous disons-nous. Nous achèterions des bracelets en or pour notre petite amie indienne, si nous avions une petite amie. Et si elle venait d’Inde. Cela nous ferait plus de bracelets pour la même somme.
* Mais nous sommes fait de chair et de sang, oui, et nous sommes aussi humain. Enfin, nous sommes Irlandais, au moins.
* Cela signifie que nous avons de la poésie dans le cœur, en plus d’avoir de l’algèbre dans la tête. Et cette semaine, notre cœur a bêlé un refrain à l’unisson de celui de tout le monde ou presque : "et si nous nous trompions, si l’or continuait à baisser, baisser, et baisser encore — jusqu’à finalement arriver en Enfer, ou en Chine ?"
* Eh bien, pour une fois, nous avons ignoré le poète et nous sommes tourné vers le comptable. "L’or est encore meilleur marché aujourd’hui", nous a-t-il informé, et nous avons repris nos esprits. La fuite de cette semaine, voyez-vous, est encombrée de réfugiés en provenance de la Bourse de Dubaï, de fugitifs des marchés indiens, d’échappés du cuivre et même de déserteurs de l’or lui-même. Lorsque l’or a enfoncé à la baisse le seuil des 600 $, il a semblé déclencher une série quelconque de ventes programmées, ou au moins de ventes réflexe. Comment décrire le phénomène autrement ? Sauf sur un réflexe, qui vendrait de l’or à 600 $ alors qu’il estimait que c’était une bonne affaire un mois auparavant… à 730 $ ?
* Mais les réflexes étaient partout. Et il y avait les conseillers, les experts et les spécialistes, ceux qui se ruaient sur l’or pour l’acheter alors qu’il était 100 $ plus cher… et qui brûlent à présent d’impatience de s’en débarrasser. Il y avait les prophètes d’un nouvel âge d’or, en pleine panique à cause du fait que "la bulle de l’or" a éclaté.
** Comment expliquer un tel comportement ? Voilà qu’entre en scène Matt Stichnoth, avec ce qui n’est peut-être pas une explication, mais qui conclut bien nos observations :
* "Philip Tetlock… a effectué une étude systématique pluri-annuelle sur les prévisions faites par des experts politiques, et a ensuite rassemblé les résultats. Entre 1987 et 2003 notamment, Tetlock a interrogé 284 individus, qui gagnaient tous leur vie en analysant et en pontifiant sur le sujet de la politique ; il a ensuite additionné leurs scores une fois l’issue des événements connue. Et ce qu’il a découvert, une fois sa tâche accomplie, était exactement la même chose que ce qu’un téléspectateur normal de ces émissions soupçonnait peut-être déjà : les prévisions faites par les experts politiques finissent souvent par se révéler terriblement fausses".
* "En fait, les travaux de Tetlock montrent que les prévisions des experts ne sont pas meilleures (et même pires, parfois) que celles d’amateurs bien informés. Et dans quasiment tous les cas, sur tous les sujets, quelque que soit le délai pris en compte, les pronostiqueurs humains ne font pas aussi bien que les approches mécanistes… Lorsque on a demandé à des sujets d’attribuer une probabilité à une série de futurs événements hypothétique, en notant leurs chances de se produire entre zéro (impossible) et 10 (inévitable), les événement ayant été jugés impossible ou quasi-impossibles par les experts ont fini par se produire dans pas moins de 15% des cas. Les choses jugées certaines ou quasi-certaines, par contre, ont manqué de se produire dans… 27% des cas. Pas vraiment le signe d’une connaissance éclairée de ce que réserve l’avenir".
* "Dans l’ensemble, ce fut un fiasco. Il y a pourtant un domaine montrant une corrélation significative avec l’exactitude : la fréquence des contacts d’un expert avec les médias. Malheureusement, cette corrélation est négative. Oui, vous avez bien lu : les experts apparaissant régulièrement à la télévision tendent à faire des prévisions moins exactes encore, en moyenne, que leurs homologues plus timides devant une caméra. Que quelqu’un le fasse savoir aux chaînes de télévision !"
* Et n’oubliez pas d’en parler aux investisseurs ; s’ils prêtent attention aux pronostiqueurs boursiers — surtout ceux de la télévision — ils font probablement une grosse erreur.
* A la Chronique Agora, rappelons-nous, nous n’avons pas de prévisions — simplement la foi. Nous avons foi en Ben Bernanke, Henry Paulson, George W. Bush, Jean-Claude Trichet, Mervyn King et tous les grands officiels et experts de la finance. Ils ont abattu les digues, ouvert les écluses, les vannes et les robinets. Une mer de liquidités — en dollars pour la majeure partie — a inondé le globe. Depuis que le dollar a été désolidarisé de l’or, les grandes huiles ont détruit 80% de sa valeur. Ils auront bientôt ce qui reste. Ils ne nous décevront pas.
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*** La Chronique Agora présente ***
Faisant fi de la Bourse et des finances, notre Banquier Central a décidé d’embrasser une carrière cinématographique. Hélas, le chemin est long et jonché d’embûches…
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Le Journal d’un Banquier Central
CRIME ET BATIMENT — 1ère PARTIE
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(*) Par le Banquier Central
Que s’il est dans cette assemblée quelque ami de César, je lui dis :
Brutus n’aimait pas moins que vous César… mais j’aimais Rome davantage.
— William Shakespeare, Jules César, III, 2. in Xavier Huillard, Mes citations préférées, coll. priv.
Une fois mon téléviseur éteint, et consommée la conviviale cérémonie de la remise des prix, je dois bien me l’avouer : le festival de Cannes, dont je ne manquais pas une seule édition, a cessé de m’inspirer davantage qu’une nonchalante curiosité.
… Quand je pense que chaque année, je m’y rendais en stop avec mon vieux complice Jean-Claude T*** — cinéphile enragé, tout comme moi ! Que nous passions des heures en embuscade, sous les palmiers de l’Eden Roc, le carnet d’autographes à la main !
Trauma originaire
Mais que reste-t-il aujourd’hui des fastes d’antan, de cette joyeuse insouciance, de tout ce bouillonnant talent qui faisaient la vie même du rendez-vous cannois ? Dictes-moy où, n’en quel pays, sont la radieuse Simone Sylva ? L’imposante Jayne Mansfield ? La délicieuse Mlle Gina Lollobrigida, qui jouait si bien aux boules sur la Croisette ?
Je me souviens d’ailleurs que nous l’avions affrontée à la pétanque, Jean-Claude et moi-même. La splendide Italienne faisait équipe avec une compatriote qui ne lui cédait en rien pour les charmes : Mlle Sophia Loren. Je dois à l’honnêteté de préciser que l’angélique tandem nous fit embrasser Fanny (hélas au figuré) en moins de dix minutes. Cette humiliante défaite mit un terme brutal à des manoeuvres de séduction que, dans l’aveuglement de la jeunesse, nous avions crues sur le point d’aboutir. Nous ne doutions pas de notre bonne fortune ; il nous avait semblé que les jeunes beautés écoutaient d’une oreille enthousiaste notre exposé sur la relance budgétaire.
Hélas, la partie terminée, quand on nous eut expliqué le sens exact de l’expression "Dio, che stronzi !", la vérité se fit jour, cruelle. J’oubliai ma déception dès le lendemain ; Jean-Claude, lui, en est resté meurtri à jamais. A partir de ce jour, son ambition ne connut plus de borne ; et c’est une soif inextinguible de revanche sociale qui l’a hissé, depuis lors, vers les hautes fonctions que l’on sait. Le départ récent de son influent n°2 allemand, qui le laisse seul aux commandes de la BCE, consacre sa réussite.
Jean-Claude, le 8 de ce mois-ci, a donné un tour de vis supplémentaire à son taux directeur, insensible aux supplications de tous les ministres européens. On ne manquera pas d’invoquer une inflation préoccupante dans la zone euro ; moi, je me rappellerai les rires capiteux de Mlles Loren et Mangano.
Conseils aux producteurs
… Revenons à l’édition 2006 : comment imaginer un palmarès plus terne ? L’or est accaparé par une sorte de dépressive saga irlandaise. Le Grand Prix du jury consacre la morne méditation d’un Français, où il est question des paysages de Flandres et de gens qui restent debout sans rien dire, dans de grands champs tout vides. Extrait du dossier de presse : "Au fil des saisons, seule, elle attend le retour des soldats et dépérit. L’amour immense qu’il éprouve pour elle le sauvera-t-il ?"
… Il est beau, le cinématographe contemporain ! Et l’on croit que ces choses-là vont se vendre ? A quoi songent donc nos producteurs ? A prendre toujours plus de risques artistiques, voilà à quoi ! Jamais à gagner de l’argent ! Sans se soucier des malheureux spectateurs qui désertent par milliers les salles obscures !
Avec notre riche tradition de comédie française, toute en péripéties désopilantes et en dialogues étincelants, ce ne serait pourtant pas compliqué de nous trousser d’aimables divertissements sur un sujet de société contemporain — je ne sais pas, moi, les homosexuels, ou bien un club de vacances : ça, au moins, ça ferait des entrées ! Ou encore, un beau film d’action, inspiré de l’actualité la plus récente, avec des personnages plus grands que nature ! Et qu’on n’aille pas me dire que les sujets se font rares : c’est à croire, vraiment, que nos scénaristes n’ouvrent jamais le journal.
Parce que moi, je l’ouvre : et j’y ai déniché, parmi cent autres, l’idée d’un film à succès. Je viens d’en adresser le synopsis à plusieurs producteurs éminents : si un sujet comme celui-là ne gagne pas leur enthousiasme, le plébiscite des spectateurs et les plus prestigieuses distinctions, je veux bien ajouter, à ma fabuleuse collection d’autographes (Chelo Alonso ! Rossana Podestà ! Mamie Van Doren !) celui de l’insipide Mlle Tautou.
Panoramique
Pour le titre, je pense à quelque chose comme "Le Code Vinci" : plutôt accrocheur, non ? Il s’agit, on le comprendra vite, de ce sacro-saint code d’honneur qui régit le monde feutré des conseils d’administration français. Car c’est autour d’un drame de l’honneur que va se jouer mon histoire, variation moderne sur le conflit éternel entre devoir et fidélité.
D’abord, quelques éléments de contexte. L’action se passe de nos jours, au sein d’une gigantesque entreprise française, n°1 mondial du BTP, employant quelque 140 000 personnes dans plus de 80 pays, pour un chiffre d’affaires annuel d’une vingtaine de milliards d’euros — il a triplé en l’espace d’une décennie. Cette magnifique société est cotée au premier marché ; son titre a connu, depuis le rebond des Bourses au printemps 2003, une progression spectaculaire (+320% en trois ans).
Comme dans les meilleurs westerns (La Prisonnière du Désert, La Poursuite infernale), mon film s’ouvre sur un panoramique à couper le souffle : nous découvrons un paysage financier à la fois grandiose et vaguement hostile, où l’homme résolu à défendre son ranch ne peut compter que sur sa banque et son six-coups. Oui, cette nature spectaculaire appelle des êtres d’exception : et l’on sent bien que notre histoire n’entend pas rester au ras des pâquerettes — pardon, des parkings.
Or le tonnerre gronde sur cette plaine farouche. La rivière des taux d’intérêt — que l’on passait à gué et où l’on manoeuvrait sans encombre les radeaux de l’investissement — subit depuis peu une crue violente.
Il y a de quoi vous tenir en haleine, non ? Au moins jusqu’à demain, en tout cas…
Meilleures salutations,
Le Banquier Central
Pour la Chronique Agora
(*) Derrière le Journal d’un Banquier Central, on trouve toute une équipe d’experts de la finance, de l’économie, de l’analyse technique et de la bourse — qui mettent à votre service leur expérience boursière aussi affûtée que leur sens de l’humour pour vous proposer des recommandations claires, fiables… et surtout profitables !
Pour découvrir toutes les analyses et recommandations du Journal d’un Banquier Central, continuez votre lecture…
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(c) Les Publications Agora France, 2002-2006
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