Devrions-nous acheter ce manoir en Irlande ?

Rédigé le 31 mai 2018 par | Patrimoine Imprimer

Quelle saison magnifique en Irlande !

Le soir, le soleil s’attarde, illuminant les millions de pollens de saule qui flottent, tels des flocons de neige, dans la brise. Ils sont si légers qu’ils ressentent à peine les effets de la gravité ; la moitié s’envole tandis que l’autre moitié tombe.

Attiré dehors comme par une Lorelei cachée dans les buissons, nous avons quitté notre clavier hier soir pour marcher vers la rivière.

Le cottage que nous avons loué pendant les travaux sur notre nouvelle propriété, non loin de là, fait partie d’un grand domaine niché dans un coude de la rivière Blackwater, dont le manoir donne directement sur l’eau, protégé à l’arrière par un vaste arc de collines.

« C’est un endroit somptueux… somptueux », avons-nous dit à Elizabeth en rentrant. « Et c’était une très mauvaise idée d’aller se promener par une si belle soirée »…

« Pourquoi donc ? » a-t-elle demandé.

« Parce que maintenant, je veux l’acheter »…

Agitée et irréfléchie

Nous avons laissé notre imagination s’emballer. Mieux vaut la laisser s’épuiser toute seule, avons-nous raisonné, que la brider directement. Sinon, elle deviendra agitée… et irréfléchie.

Le sentier d’hier nous a mené de notre cottage vers les rives, où une digue créée un sentier menant de la demeure principale jusqu’aux ruines d’une vieille abbaye.

La demeure principale est un impressionnant édifice géorgien, très élégant, construit peu de temps après l’indépendance américaine.

La région entretenait des liens relativement étroits avec le Nouveau Monde. Non loin, à Youghal, on peut encore voir la maison où vivait Sir Walter Raleigh.

L’aventurier a rapporté deux choses de sa visite en Virginie – la pomme de terre et le tabac. Les deux auraient des conséquences durables.

Notre promenade s’est continuée le long de la digue. La rivière se trouvait à notre gauche. A droite, un grand marais.

Nous avons exploré les ruines… avec de solides murs de pierre encore debout… couverts de lierre…

Les ruines de l'Abbaye de Molana

Les ruines de l’Abbaye de Molana

Bill découvre une statue oubliée

Bill découvre une statue oubliée

L’abbaye a été fondée au VIème siècle par un disciple de St Carthage – c’est l’une des premières en Irlande.

Les moines de l’endroit ont maintenu une petite flamme de civilisation tout au long du Moyen-Age – malgré les attaques de Viking et la peste (il ne reste pas de traces écrites).

Après l’invasion normande, l’abbaye est tombée sous le contrôle de la famille Fitzgerald ; elle a appartenu aux « Geraldines » jusqu’à sa destruction par les troupes anglaises de Cromwell. A présent, c’est une ruine couverte de lierre – depuis près de 400 ans.

Une floraison tapageuse

De l’autre côté de la rivière, nous avons vu d’autres ruines… une tour… et une église. Nous avons été tenté de nous allonger sur l’herbe moelleuse pour contempler la beauté romantique du paysage… des gloires passées… des moines préservant diligemment la sagesse et les connaissances des anciens… leurs mains froides copiant les textes antiques… ou travaillant dans les champs adjacents…

Mais notre curiosité était éveillée. Où allait le chemin ensuite ? Quelles autres merveilles révèlerait-il ?

L’abbaye est construite sur ce qui était autrefois une île… désormais connectée au rivage par des digues et des chaussées dans les deux directions. Nous venions de l’ouest… nous avons continué vers l’est.

Après avoir quitté la digue, le chemin traverse l’entrée principale, avec ses grandes grilles de fer forgé. Il vous fait ensuite revenir à la rive en descendant une série de marches.

Là, il se poursuit… avec des rhododendrons, des azalées, des camélias, des aubépines et d’autres espèces trop nombreuses pour être énumérées – toute une floraison tapageuse de fin de mai.

Nous avons finalement découvert une nouvelle série de marches menant à deux petits pavillons abandonnés, de chaque côté d’une autre entrée de la propriété, quasiment dissimulée à la vue. De là, une route forestière nous a ramené jusqu’à notre cottage.

Des actifs productifs… ou pas

« C’est un domaine magnifique », avons-nous résumé pour Elizabeth.

« Oui, mais la dernière chose dont nous avons besoin, c’est une nouvelle propriété… surtout si elle demande autant d’attention ».

Plus tard, nous avons en avons parlé à notre contact local, philosophe autodidacte et compagnon d’aventures, Ronan :

« Ah… c’est bien ça le problème… l’entretien ».

« Tout ça a bien changé. Autrefois, ces grands domaines permettaient de gagner de l’argent. Ils étaient productifs. Et profitables. Ils employaient des dizaines de personnes. On y élevait du bétail et des moutons ; les métayers payaient un loyer. A Wall Street, on les appellerait des ‘actifs productifs’.

« A présent, au lieu de fournir un revenu… ils coûtent de l’argent. Là-bas… là où vous logez… l’endroit doit coûter une fortune à entretenir. Je crois qu’ils ont cinq ou six employés à plein temps. Le propriétaire essaie de vendre de temps en temps, mais qui peut se le permettre ?

« C’est un peu drôle pour nous, les petites gens du coin, tout de même. Il n’y a pas si longtemps, la noblesse nous employait à son service. Nous devions leur obéir au doigt et à l’oeil, pourrait-on dire. On se découvrait quand on les croisait dans la rue – ce qui était rare. On restait à notre place.

« De nos jours, les propriétaires cherchent désespérément à extraire des revenus de ces domaines pour pouvoir en payer l’entretien. Les petites gens vivent dans leurs petites maisons confortables en banlieue de Dublin… et ces messieurs-dames sont perdus dans leurs gigantesques demeures, froides et décaties… le toit prêt à leur tomber sur la tête.

« Alors ils font venir des groupes de touristes… et des mariages… Ils organisent même des concerts, ce genre de choses. A présent, la dame de la maison accueille un groupe de roturiers de Waterford ou Cork… et c’est elle qui leur sert le thé !

« Enfin, c’est ainsi que va le monde, je suppose. Sic transit gloria mundi. La roue tourne… ou quelque chose comme ça. »

Nous en avions assez entendu. Nous avons immédiatement abandonné notre plan de racheter le grand domaine et de devenir Seigneur du Château.

Immédiatement, nous avons senti un poids quitter nos épaules. Les fers n’étaient plus à nos chevilles… et le noeud coulant était retiré de notre cou.

« Eh bien, tu peux payer des millions pour le privilège de t’inquiéter et de faire fonctionner tout ça… puis perdre quelques centaines de milliers de dollars supplémentaires tous les ans pour l’entretenir », a conclu Elizabeth…

« … Ou bien nous pouvons payer 150 $ la nuit et en profiter autant que nous le voulons.

« Et ils feront même le lit ».

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Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

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