Les grandes demeures funèbres | La Chronique Agora


Les grandes demeures funèbres

Rédigé le 27 janvier 2018 par | Politique et vie quotidienne Imprimer

Extrait de Jouer sa peau.

Même chose dans le domaine de l’immobilier : la plupart des gens, j’en suis sûr, sont plus heureux dans les lieux un peu confinés, les quartiers authentiques style bárrio où ils trouvent chaleur humaine et compagnie, mais quand ils ont beaucoup d’argent, ils finissent par céder à la pression qui les pousse à emménager dans d’immenses demeures impersonnelles et silencieuses où il n’y a aucun voisin à des kilomètres à la ronde.

En fin d’après-midi, le silence qui règne dans les vastes galeries a quelque chose de funèbre, mais sans la musique apaisante qui va avec. C’est un phénomène rare dans l’histoire : dans le passé, les grandes demeures grouillaient de domestiques, de majordomes, de maîtres d’hôtel, d’assistants, de précepteurs, de cousines pauvres, de palefreniers, et même de musiciens privés. Et aujourd’hui, vous ne trouverez personne pour vous consoler d’avoir une vaste demeure – peu de gens se rendent compte à quel point ces lieux sont tristes le dimanche soir.

Comme l’avait compris le moraliste Vauvenargues, ce qui est petit est préférable, eu égard à ce que l’on appellerait aujourd’hui les propriétés d’échelle. Certaines choses sont tout simplement « trop » pour qu’on les apprécie. Ainsi écrivait-il qu’il était facile pour les citoyens romains d’aimer leur ville quand c’était un petit village, mais beaucoup moins quand elle se transforma en vaste empire. De même, une grande demeure dépourvue de chaleur humaine a quelque chose de désolé ; et une grande demeure habitée en majeure partie par des domestiques a quelque chose d’encore plus éprouvant.

Les gens nantis qui n’ont pas l’air riche sont sans doute conscients de ce point – ils vivent dans des quartiers aisés et savent d’instinct que déménager serait un fardeau mental. Beaucoup vivent encore là où ils ont toujours vécu.

Très peu de gens comprennent leurs propres choix, et ils finissent par se faire manipuler par ceux qui veulent leur vendre quelque chose.

En ce sens, la paupérisation pourrait être une chose enviable. En voyant l’Arabie Saoudite, qui devrait peu à peu régresser au niveau de pauvreté qui était le sien avant l’exploitation du pétrole, je me demande si Vauvenargues dirait aux Saoudiens qu’ils se porteraient mieux si on leur supprimait certaines choses – et l’essaim d’étrangers serviles qui viennent les plumer.

Pour le formuler autrement : si la richesse vous donne moins, et non plus de choix… c’est que vous ne vous y prenez pas bien.

Nassim Taleb

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La Rédaction
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