La nouvelle guerre américano-mexicaine

Rédigé le 24 février 2017 par | Banques Centrales Imprimer

En tant qu’analyste, il est impossible de comprendre de façon précise les dynamiques économiques du Mexique et sa monnaie telles qu’elles se comportent actuellement si l’on n’a pas bien saisi l’histoire des relations entre ce pays et les Etats-Unis.

Alors que les Américains ont peu le sens de l’histoire, les Mexicains, eux, l’ont gravée dans leur ADN. Et pour eux, cette histoire est semée de dangers, de conflits et de désastres.

Il faut donc observer les mouvements de marché actuels à travers le prisme des longues tendances historiques. Aujourd’hui, nous allons resituer l’actualité récente dans le contexte de 200 ans de conflit entre Mexique et Etats-Unis, ce qui nous permettra de comprendre un peu mieux l’orientation probable des marchés.

Une histoire agitée

Dans le sillage de la révolution américaine de 1776, le Mexique a commencé à se révolter contre l’Espagne en 1810. Le pays a obtenu l’indépendance en 1821, mais le nouveau gouvernement était une monarchie impopulaire qui aboutit à une insurrection. Le Mexique parvint enfin à avoir un gouvernement stable, de type constitutionnel, en 1824.

A l’époque, les États-Unis du Mexique étaient composés de tous les territoires indiqués en jaune sur la carte ci-dessous, notamment les états actuels de Californie, Arizona, Nevada, Utah, Nouveau-Mexique, Texas, ainsi que certaines parties d’autres états américains.

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Au cours de la période de 1824 à 1835, des milliers de colons américains débarquèrent dans l’état mexicain de Coahuila y Tejas, s’installant principalement dans la partie est du Texas actuel. Les hostilités entre les colons et le gouvernement mexicain s’intensifièrent en 1835. En mars 1836, les colons déclarèrent leur indépendance du Mexique et formèrent la République du Texas.

Une armée mexicaine, sous les ordres du président Santa Ana, attaqua les colons et se livra à un massacre, à El Alamo, en brandissant un étendard rouge sang mentionnant « Pas de quartier ». Santa Ana fut finalement vaincu lors de la Bataille de San Jacinto, en avril 1836, et battit en retraite au sud du Rio Grande.

Mais le Mexique ne renonça jamais à ses revendications concernant le Texas, malgré l’indépendance de celui-ci. Ce conflit non résolu atteignit un paroxysme en 1845, lorsque les Etats-Unis annexèrent formellement le territoire contesté. Le Texas devint le 28ème état d’Amérique le 29 décembre 1845.

Le Mexique et les Etats-Unis menèrent alors une série d’attaques et d’incursions mutuelles sur le territoire contesté du Texas, ainsi que de l’autre côté du Rio Grande, qui aboutirent à la Guerre américano-mexicaine, déclarée par le Mexique le 23 avril 1846, puis par les Etats-Unis le 13 mai 1846.

La guerre s’acheva avec la prise de la ville de Mexico, le 15 septembre 1847. Cela donna lieu à la signature du Traité de Guadalupe Hidalgo, le 2 février 1848. Ce traité de paix instaura la Cession mexicaine, attribuant aux Etats-Unis la plupart des actuels états de Californie, du Nevada, de l’Utah, de l’Arizona et du Nouveau-Mexique.

Pourquoi cette leçon d’histoire ?

La réponse est simple. Les Américains ont peut-être oublié leur histoire mais pas les Mexicains. Les pertes et humiliations liées à l’indépendance du Texas ainsi qu’à la Guerre américano-mexicaine sont aussi réelles pour les politiciens et citoyens mexicains que le 11 septembre pour les Américains.

Cela peut aider à comprendre qu’entre les États-Unis et le Mexique, certaines tensions actuelles liées à l’immigration, au respect des frontières et aux tarifs douaniers s’enveniment.

Pour certains Mexicains, la « frontière » américaine est une ligne arbitraire qui devrait être ouverte et permettre d’accéder facilement des deux côtés. Beaucoup d’immigrés clandestins mexicains vivant en Californie, en Arizona et au Nouveau-Mexique ne se considèrent pas comme « clandestins ». Ils ont le sentiment de se trouver sur un territoire qui leur a été pris à tort et fait l’objet d’une reconquête par l’immigration.

Bien entendu, la plupart des Américains ne sont pas du tout d’accord avec cette attitude, bien qu’une minorité significative soit favorable à la solution d’une frontière ouverte avec le Mexique. Notre objectif n’est pas de nous plonger au beau milieu de ces débats litigieux. Notre objectif est de souligner qu’il est impossible de comprendre l’avenir de l’économie mexicaine et du peso sans cet arrière-plan.

Mexique

Les menaces formulées par Trump sont bien connues et ont ébranlé les élites des deux côtés de la frontière : l’interruption du traité NAFTA, l’expulsion d’immigrés clandestins et la construction d’un mur.

Quelle est la part de fanfaronnade, « d’art de la négociation », et la part qui sera réellement mise en oeuvre ? Si nous avons appris quelque chose des premiers jours du gouvernement Trump, c’est qu’il n’a pas peur de faire exactement ce qu’il avait dit lors de la campagne, et de le faire vite.

Guerre américano-mexicaine : La menace ne vient pas d’où l’on croit

Curieusement, les plus éminents économistes mexicains considèrent que la pire menace ne vient pas de Trump, en ce qui concerne l’économie mexicaine, mais des Mexicains eux-mêmes. C’est la réaction mexicaine vis-à-vis de Trump que tous craignent le plus.

L’anti-américanisme n’est jamais très loin de la surface, au Mexique. L’animosité à l’égard des Etats-Unis s’est intensifiée au cours des années 1850, après la Guerre américano-mexicaine.

Les deux camps avaient d’autres priorités dans les années 1860. Les Etats-Unis ont traversé la Guerre de Sécession, le Mexique a subi l’invasion française (pour recouvrement de dettes) et le règne de l’empereur fantoche Maximilien Ier.

De 1876 à 1911, les relations américano-mexicaines ont connu une amélioration majeure, sous le très long régime du président mexicain Porfirio Diaz. Cette période coïncide avec celle de l’étalon-or classique et de la première ère de mondialisation.

On encourageait les investissements directs étrangers au Mexique. Grâce à l’étalon-or, la monnaie était stable et le peso mexicain librement convertible en dollars américains à un taux fixe de 3,2 $ pour un peso.

Cet âge d’or du développement économique mexicain s’est achevé avec la révolution mexicaine de 1910 à 1920. Porfirio Diaz a été renversé en 1911. Après la révolution, les compagnies pétrolières étrangères ont été expropriées du Mexique en 1938.

Pendant les 50 années suivantes, de 1940 à 1990, le Mexique s’est montré ouvertement hostile au commerce et à l’investissement provenant des Etats-Unis. Le Mexique a mené une politique « d’industrialisation par substitution aux importations », consistant à fabriquer autant que possible au Mexique au lieu d’importer les biens nécessaires.

Cela s’est soldé par des marchandises de médiocre qualité, des prix onéreux et une faible croissance. Mais les Mexicains étaient fiers de ce label « Hecho en Mexico » (fabriqué au Mexique) sur leurs produits. C’était une façon de plus d’exprimer leur identité nationale et un sentiment de séparation vis-à-vis des Etats-Unis.

Aujourd’hui, Trump menace le Mexique et de nombreux politiciens mexicains ont envie d’en découdre. Les récentes expulsions d’immigrés clandestins mexicains ont généré un élan organisé visant à encombrer le système judiciaire américain d’audiences et d’appels relatifs aux expulsions. Le gouvernement mexicain a débloqué 50 M$ pour aider les immigrés clandestins aux Etats-Unis dans le cadre de ces appels. L’argent sera déboursé via un réseau de consulats mexicains, aux Etats-Unis.

Un groupe de résistance mexicain, appelé Monarca (d’après le nom du papillon qui vit librement entre les Etats-Unis et le Mexique) s’est constitué afin de faire face à Trump et à ses mesures politiques.

Le 10 février 2017, le Wall Street Journal indiquait :

Au cours de ces toutes dernières semaines, plusieurs groupes de consommateurs ont lancé le boycott de produits américains. Sur Twitter, le hashtag #NoCompresEtats-Unis (« N’achetez pas américain ») a atteint plus de trois millions d’utilisateurs au cours de la semaine dernière. Des dizaines de milliers de Mexicains ont suivi l’appel les invitant à poster le drapeau mexicain sur leurs photos de profils, sur des applications telles que Twitter et WhatsApp.

Dimanche, plusieurs centaines de milliers de manifestants doivent défiler dans les rues afin de « défendre l’honneur du Mexique » contre M. Trump (et également pour appeler à la répression de la corruption sur le territoire national). Ils ont l’intention d’achever la manifestation en chantant l’hymne national du Mexique…

« Si les Etats-Unis augmentent les tarifs douaniers, je ne vois pas pourquoi le Mexique ne pourrait riposter. Ce serait vu comme une faiblesse par le gouvernement américain », a déclaré Enrique Cardenas, historien spécialisé en économie.

L’avènement de M. Trump a également enhardi certaines voix, au Mexique, qui appellent le pays à réorienter en faveur de l’économie nationale son économie axée sur les exportations, et ce pour promouvoir à nouveau le « fabriqué au Mexique ». Pas plus tard que la semaine dernière, M. Peña Nieto a relancé la marque « Made in Mexico » (pour les produits mexicains de grande qualité, avec son logo de l’aigle aztèque, telle qu’elle avait été lancée en 1978 pendant la période de fermeture économique [internationale].

Quid de la monnaie ?

Le peso mexicain reflète toutes ces tensions récentes. Avant l’élection américaine, le peso s’échangeait à 18,5 pesos pour un dollar. Ce taux de change a plongé à 20,7 tout de suite après l’élection, puis chuté un peu plus, à 21,9 le 19 janvier 2017, à la veille de l’investiture de Trump. Le graphique ci-dessous de la paire USDMXN a l’échelle inversée : les chiffres les plus bas sont en haut de l’abscisse afin de pouvoir visualiser clairement la chute du peso.

Mexique

Depuis, le peso a enregistré une hausse, pour revenir à 20,3 pesos pour un dollar, sur la base d’un mélange de déclarations conciliantes entre la Maison Blanche et le président mexicain Enrique Peña Nieto, et du relèvement des taux auquel a procédé la banque centrale mexicaine.

Le problème, c’est que ce rally n’est pas soutenable. Le bon vouloir de Trump et de Peña Nieto ne peut effacer le fait que Trump avance sur le projet de mur à la frontière, et que les expulsions sont vouées à s’intensifier. Bientôt, le NAFTA sera lettre morte.

Conformément aux principes bien établis en matière d’échanges internationaux, les tarifs douaniers américains ne feront pas chuter les importations provenant du Mexique : ils vont simplement provoquer une dévaluation du peso mexicain. L’augmentation des tarifs douaniers sera compensée par la baisse de la valeur du peso. Donc, le flux des importations en provenance du Mexique vers les Etats-Unis va demeurer relativement inchangé. Les termes d’échanges se corrigent sur le taux de change et non sur le flux de marchandises.

La banque centrale du Mexique ne peut défendre le taux de change du peso en relevant sans cesse les taux. Cela ralentirait l’économie mexicaine au moment où les effets d’une guerre commerciale avec les Etats-Unis se feraient ressentir. Il est plus probable que la banque centrale abaisse les taux une fois que les politiques de Trump seront adoptées. Or c’est un point négatif de plus pour le peso.

Le récent rally enregistré par le peso offre un excellent point d’entrée pour les investisseurs, en vue de parier sur l’inévitable baisse de cette devise.
[NDLR : Comment faire concrètement ? Suivez les conseils de Jim Rickards directement en cliquant ici.]

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Jim Rickards
Jim Rickards
Rédacteur en chef de Strategic Intelligence

James G. Rickards est le rédacteur en chef d’Intelligence Stratégique, la toute nouvelle lettre d’information lancée par Agora Financial aux Etats-Unis. Avocat, économiste et banquier d’investissement avec 35 ans d’expérience sur les marchés financiers de Wall Street, Jim est également l’auteur de Currency Wars et de The Death of Money, deux ouvrages devenus best-sellers du New York Times. Enfin, Jim est également chef économiste pour le fonds d’investissement West Shore Group.

Il est également rédacteur en Chef de Trades Confidentiels et Alerte Guerre des Devises.

En savoir plus sur le service d’Intelligence Stratégique.

Un commentaire pour “La nouvelle guerre américano-mexicaine”

  1. Enfin! C’est bien d’avoir fait une recension qui manque tant de l’histoire des rapports entre le Mexique et les États-unis. Que James Rickards en soit remercié.
    .
    Car effectivement, je l’ai rappelé souvent, au sujet des rapports entre le Mexique et les États-Unis, c’est l’ignorance crasse en Europe, aux États-Unis c’est l’ « oubli » comme un refoulement au sens psychanalytique, mais au Mexique, pas un seul mexicain, y compris de la plus modeste condition n’a oublié un iota de cette histoire. Dans leurs subconscient, les émigrants Mexicains qui émigrent au Sud et Sud-Ouest des États-Unis n’ont pas vraiment l’impression de changer de pays.

    Il faut aussi ajouter que cette histoire est le résultat d’un pur rapport de force et une leçon cruelle que l’immigration massive dans un pays ou une partie d’un pays (à plus forte raison à peine indépendant) peut être fatale au pays ou à la région où arrivent massivement des immigrants et sans contrôle ou presque. Dans la partie du Mexique annexée par les États-Unis (1847) se trouvaient des familles mexicaines vivant ici depuis 300 ans.

    Autre précision, l’Espagne qui fut occupée durant 8 années (1806-1814) par le pouvoir français napoléonien. L’Espagne ne put donc gérer son empire, lequel fut ‘délaissé’ durant toute cette période.
    Il n’en fallait pas plus pour que l’Angleterre réveilla ses réseaux et ses ‘agents’ dormant’ dans l’Empire espagnol pour préparer l’indépendance de régions composant l’Empire espagnol (le cas de l’Argentine est typique mais l’Angleterre n’atteignit pas son but principal). Les indépendances des pays situés au Sud du Rio Grande jusqu’au Cap Horn ont leur origine dans l’occupation de l’Espagne par les armées de Napoléon 1er; d’ailleurs la résistance farouche de l’Espagne fut le premier accroc majeur qui conduisit à la chute de Napoléon 1er et la fin de son empire.

    Mais, s’il y eut de très petites régions cédées légalement par le Mexique aux États-Unis, d’autres régions (très petites aussi) furent achetées légalement par les États-Unis au Mexique, il faut bien rappeler que les États-Unis ont littéralement volé par le rapport de force quelques 40% au moins du territoire mexicain. Et dans ces 40% de territoire l’ont y trouve (entre autres) le Texas et la Haute-Californie, deux régions parmi les plus riches d’Amérique du Nord en ressources naturelles; très peu d’année après cette annexion il y eut, en 1852, les deux fameuses ruées historiques respectivement sur l’or noir au Texas et sur l’or jaune en Haute-Californie.

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