Est-il « embarrassant » d’être américain ?

Rédigé le 19 juillet 2017 par | Banques Centrales, Bill Bonner Imprimer

L’Amérique comme la France sont « embarrassées » par un gaspillage de main-d’oeuvre à grande échelle. C’est la raison de leur déclin économique.

Le président Trump sous-entend que l’Amérique a perdu sa grandeur.

Il était à Paris, la semaine dernière, où il a dîné avec le président Emmanuel Macron à la Tour Eiffel.

Jamie Dimon, le PDG de JPMorgan Chase, revient juste d’un voyage à l’étranger lui aussi. Il a déclaré aux journalistes qu’il était « presque embarrassant » d’être américain, à l’étranger.

Attendez une minute.

Nous vivons à l’étranger. En quoi devrions-nous être embarrassé ? A cause de notre président ? Du Congrès ? De notre cuisine ? De nos vêtements et de notre comportement ?

Mais interrompons La Chronique pour remarquer que le temps est splendide, ici, en France.

Un ciel bleu éclatant. 25 degrés. Un taux d’humidité de 50% seulement. C’est ce dernier élément qui nous dérange, habituellement, dans le Maryland. Non seulement les étés y sont chauds, mais horriblement humides. Nous devons mettre la climatisation juste pour éviter que les parquets ne se déforment.

Ici, non.

Nous travaillons dans un pavillon de jardin octogonal. De chaque fenêtre, la vue est magnifique.

Le bureau de Bill, dans la campagne française

Le bureau de Bill, dans la campagne française

Nous avons passé le week-end à nettoyer la maison du garde, à peindre les volets et à tenter de stopper l’humidité ascendante.

Les murs de pierre reposent directement sur le sol argileux et les rochers. L’humidité grimpe le long des murs, qui se noircissent de moisissures et de salpêtre.

Que faire ?

Nous avons demandé à un maçon de venir nous donner son avis.

Rémy est venu, en T-shirt et en short. C’est un homme de courte taille, trapu et robuste, au visage cramoisi et aux yeux d’un bleu éclatant. Une cigarette sombre pendait à ses lèvres. Il ne l’a jamais retirée.

« Le seul moyen, c’est de creuser une tranchée et de faire un drain d’assainissement » a-t-il dit (aux Etats-Unis, on appelle cela un « drain français »).

« Il va falloir être prudent », a-t-il poursuivi, la cigarette s’agitant au coin de ses lèvres. « S’il n’est pas assez profond, il ne drainera pas la moisissure du mur. Et s’il est trop profond, il dessèchera les fondations, et la maison s’écroulera ».

Rémy a souri, comme s’il trouvait amusant que la maison s’écroule.

« D’accord Rémy », avons-nous répondu. « Nous sommes sûr que vous allez le faire correctement ».

« Je suis à la retraite. Mais je fais toujours des bricoles pour les gens que je connais. En plus, Damien [notre jardinier à temps partiel] me donne un coup de main de temps en temps. Je vous aiderai. Vous savez comment c’est, en France, à l’heure actuelle. On ne peut rien faire… pas en ‘respectant les règles’. Il faut se débrouiller ».

Rémy a souligné sa dernière remarque d’un hochement de tête que nous avons pris pour un clin d’oeil.

S’il devait y avoir un paiement, a-t-il dit sans le dire, il faudrait qu’il s’effectue en espèces. Car Rémy est à la retraite, officiellement, et il n’a pas le droit de travailler. Sinon, il perdrait sa retraite.

C’est ainsi que cela fonctionne, en France : la moitié des gens veulent travailler. L’autre moitié veut les en empêcher.

Qui est « embarrassé » ?

Mais nous ne parlons pas de la France, aujourd’hui. Nous parlons des Etats-Unis. Et des raisons pour lesquelles il est « embarrassant » d’être américain.

Jamie Dimon a mentionné quelques motifs : des écoles dans des quartiers défavorisés dont seule la moitié des élèves sort avec un diplôme. La drogue qui tue 35 000 personnes par an (phénomène désormais appelé « l’épidémie des opiacés »). Aucun grand aéroport n’a été construit depuis 20 ans. Et nous avons besoin d’avoir une « fiscalité des entreprises compétitive ».

M. Dimon n’a pas mentionné l’argent falsifié. Pourquoi le ferait-il ? Sa banque, sa carrière et sa fortune en dépendent.

Personnellement, nous ne nous sentons pas aisément embarrassé. C’est la seule vraie qualification qu’il faut avoir, pour écrire le type de commentaires que nous faisons. Sinon, nous serions mortifié par les erreurs et les stupidités que nous commettons.

Mais nous ne voyons rien d’embarrassant pour qui que ce soit dans les exemples donnés par Dimon, même pour une personne normale.

A-t-il seulement mis un pied dans un lycée de quartier défavorisé ? Y obtenir un diplôme ? Autant faire l’école buissonnière, laisser tomber l’école, trouver un emploi et apprendre quelque chose.

Et la drogue ?

Les opiacés ne font que 35 000 victimes par an ? Cela ne paraît pas si élevé que ça, lorsque les ordonnances médicales provoquent 100 000 décès et l’obésité trois fois plus. Au moins, les opiacés procurent du plaisir aux gens lorsqu’ils les emportent.

Et les nouveaux aéroports ?

Pour quoi faire ? Nous en avons déjà trop.

Mais le sujet que nous avons abordé hier était les raisons du déclin de l’Amérique. Nous avons même proposé, une fois n’est pas coutume, d’expliquer ce que l’on pouvait faire à cet égard.

En général, ce n’est pas une bonne idée de faire des observations et de proposer des solutions. Ces deux choses sont incompatibles.

Car on ne peut être un observateur sincère si l’on fait également partie de ce que l’on tente d’observer. Voilà pourquoi les banquiers centraux sont semblables à des pyromanes : ils font semblant de comprendre une superbe forêt tout en mettant le feu au petit bois sec.

Mais aujourd’hui nous faisons une exception… mais seulement parce que notre solution est purement théorique, et qu’il n’y a aucun risque qu’elle soit testée.

Le gaspillage généralisé et institutionnalisé

Pourquoi les Etats-Unis se retrouvent-ils sur la pente descendante de leur histoire économique ?

La réponse est simple : on gaspille trop la production nationale.

Le vaisseau est resté tant d’années au port que sa coque est recouverte de bernacles au point qu’il peut à peine bouger… et il y a trop de rustres et de paresseux sur le pont, incapables ne serait-ce que de lever les amarres.

Autrement dit, il y a trop de gens occupés à faire trop de choses qui ne contribuent pas vraiment à la prospérité et au progrès.

En Amérique tout comme en France, la production réelle est gaspillée aux deux extrémités : sur le pont et dans les soutes. Tout en bas, on achète les zombies avec du pain et des jeux.

On leur donne leurs médicaments… leurs fauteuils roulants électriques… leurs indemnités d’invalidité… leurs indemnités de chômage… leurs télévisions par le câble… et leurs spectacles stériles.

En échange, ils ne posent pas trop de questions.

Mais 1 000 zombies équivalent à un compère. Les compères manipulent le système afin de détourner la richesse. Ils favorisent des secteurs – la sécurité, la santé, l’éducation, la finance – usent de leur influence pour détourner des milliers de milliards de dollars.

En ce moment par exemple, on construit d’énormes porte-avions qui coûtent des milliards de dollars et peuvent être mis hors service par une poignée de drones ennemis bon marché.

Selon Michael Peck, dans la revue Foreign Policy :

« Des armes russes et chinoises bon marché, tels que la cyberguerre et les missiles antinavires, remettent en question le fait que l’Occident s’appuie sur un armement coûteux, comme les porte-avions.

‘La Chine et la Russie semblent avoir concentré une grande partie de leurs efforts (mais pas tous) sur la capacité de mettre à mal les moyens [militaires] occidentaux de grande dimension, peu nombreux et coûteux’, indique une étude réalisée récemment par le Royal United Services Institute, un think-tank militaire britannique.

‘Les états occidentaux sont devenus très conscients des problèmes posés par ce déséquilibre financier dans le contexte de la contre-insurrection, lorsqu’ils ont utilisé des armes coûtant 70 000 $, parfois tirées d’un avion dont l’heure de vol coûte 30 000 $, pour détruire un pick-up Toyota que l’on peut évaluer de façon optimiste à 10 000 $’, indique l’article.

Des missiles dont le coût est (très) inférieur à 500 000 livres [642 000 $] l’unité, pourraient au moins détruire un porte-avion britannique dont le coût dépasse les trois milliards de livres [3,9 Mds$]. En fait, une salve de 10 missiles de ce type coûterait moins de cinq millions de dollars. »

Une mauvaise santé très coûteuse

Et puis il y a le secteur médico-pharmaceutique, dont les médicaments tuent 100 000 personnes par an (nous n’avons aucune idée du véritable bilan coût-bénéfice)… et un système de « santé » qui, selon une nouvelle étude du Commonwealth Fund, arrive en queue du classement :

« Les Etats-Unis dépensent bien plus en soins de santé que les autres pays aux revenus élevés, et le niveau des dépenses a continuellement augmenté au cours de ces 30 dernières années. Pourtant, la population américaine est en moins bonne santé que celle des autres pays.

L’espérance de vie, après s’être améliorée pendant plusieurs décennies, s’est dégradée au cours de ces dernières années pour certaines tranches de la population, et la crise des opiacés a aggravé la situation. De plus, avec le vieillissement de la population du baby-boom, un plus grand nombre de personnes aux Etats-Unis – et partout dans le monde – vivent avec des handicaps liés à la vieillesse et aux maladies chroniques, et cela pèse sur les systèmes de santé qui doivent y répondre. »

On dénombre environ 200 millions d’Américains en âge de travailler. La moitié d’entre eux n’a pas d’emploi (il est difficile de dire quel type de petit boulot ils peuvent faire).

Sur ceux qui travaillent réellement, nous estimons que 25 millions font des choses qui ne seraient pas réalisées si l’Etat n’était pas là. Autrement dit, ils font un travail qui n’est pas vraiment nécessaire et sans lequel nous nous porterions mieux, probablement.

Il reste donc environ 75 millions de travailleurs réels pour soutenir un pays qui compte 330 millions d’habitants…

Que faire ?

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Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

Un commentaire pour “Est-il « embarrassant » d’être américain ?”

  1. J’aime bien Bill.

    En dehors de la finance, son domaine de prédilection, Il gobe tout sans se poser de question.
    Un retraité l’est parce qu’il a l’âge de l’être. Il touche une pension en proportion des cotisations qu’il a versés suivant l’importance de ses revenus. Certains trichent sur leur revenu, cotisent moins et au final, touche une petite pension.
    La plupart des tricheurs ont investi le produit de leur triche dans de l’immobilier, les autres « en ont bien profité », comme on dit. Au final, chacun obtient ce qu’il mérite.

    Concernant l’humidité du pavillon, c’est pareil. Elle provient d’un défaut de construction fondamental des fondations. Celui qui l’a fait construire était probablement un tricheur recyclant les produits de sa triche en faisant appel à un autre tricheur pour ne pas payer les taxes qui financent l’équipement du pays.

    Il y a plusieurs raisons aux infiltrations et toutes font l’objet de techniques connues et efficaces. Une seule exigence, faire appel à un entrepreneur qui respecte les règles, qui garantit l’ouvrage et qui paie ses cotisations d’assurances dommages.

    Faire confiance à un tricheur est une attitude vraiment stupide.

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