La déroute de General Electric

Rédigé le 24 janvier 2018 par | Banques Centrales, Bill Bonner, Dette Imprimer

Les titans d’une époque deviennent les ratés de la suivante. General Electric illustre les méfaits d’une expansion ne reposant que sur le crédit facile.

Le maréchal Ney, l’un des plus grands soldats de France, a été exécuté par son propre peuple… qui a ensuite érigé une statue en son honneur à Paris.

Le général Robert E. Lee était admiré des deux côtés pendant la Guerre de Sécession. Lui aussi eut des statues à son effigie, sur les deux rives du Potomac. A présent, on les déboulonne (souvent au milieu de la nuit pour éviter les confrontations).

Aujourd’hui, parmi les puissants abattus, se trouve Jack Welch, surnommé « M. Gagnant » pendant son heure de gloire.

General Electric s’effrite. Il en va de même pour la réputation de M. Welch. Il a fait de GE ce qu’elle est aujourd’hui… et a été nommé « PDG du Siècle » par le magazine Fortune.

Pour résumer les quelque 500 mots qui suivent : Welch a fait à GE ce que Greenspan, Bernanke et Yellen ont fait à l’économie US – il l’a financiarisée.

Au lieu d’offrir des biens et des services dans le cadre d’accords gagnant-gagnant honnêtes, Welch a emprunté de l’argent factice et construit un empire. A présent, cet empire s’écroule.

General Electric malade comme en 2008 de la hausse des taux d'intérêt

Jours de gloire achetés à crédit

Dans les années 1990, GE Capital a racheté des entreprises dans tous les Etats-Unis.

« Alors, les ronds-de-cuir ont pris le pouvoir ? Comment ça se passe ? » avons-nous demandé à un vieil ami vers 1995.

Il avait vendu son entreprise à GE. Nous avions entendu dire que la situation n’était pas brillante.

« Eh bien… c’est un désastre. Ils n’avaient pas la moindre idée de ce qu’ils achetaient. Ils ne savaient donc pas comment gérer la société. J’enregistrais environ cinq millions de dollars de profits par an. Je crois qu’ils en sont à cinq millions de dollars de pertes. Ils ne savent pas ce qu’ils font. »

« Est-ce que tu vas les aider ? »

« Non… Ils ne veulent pas de mon aide. Ils ont des diplômes d’école de commerce. Je vais juste attendre qu’ils abandonnent et leur racheter. »

Notre ami avait dû prévoir l’habitude de GE « d’acheter au plus haut et vendre au plus bas ». C’est exactement ce qui s’est passé.

GE a perdu environ 20 M$ sur l’opération. Notre ami a récupéré son entreprise et n’a pas tardé à renouer avec les bénéfices. [NDLR : Les rachats d’entreprise peuvent cependant rapporter des fortunes aux investisseurs de la première heure de la cible. +4 500%, +588%, +2 600%… Notre spécialiste vous explique comment profiter en premier des pépites de l’économie réelle et de la convoitise qu’elles suscitent par la suite. Sa prochaine recommandation vise les +1 400% : agissez vite !]

Les tribulations de « Neutron Jack »

Le chef de GE à l’époque était « Neutron Jack » Welch. Il avait une personnalité tenace et était passé maître dans l’art de vanter ses propres mérites.

Sous son autorité, l’entreprise a été prise d’une véritable fièvre emprunteuse et acheteuse. Son appétit était si vaste que l’ancienne locomotive industrielle américaine n’a pas tardé à se retrouver dans les loisirs, la santé, l’assurance, les logiciels et, plus lourdement encore, la finance.

Les ventes ont décollé en flèche. Le prix de l’action a grimpé. « Neutron Jack » a été nommé « PDG du Siècle » par le magazine Fortune.

A présent, 17 ans après que la nouvelle équipe a pris les commandes, les médailles de guerre de M. Welch semblent un peu ternies.

L’action a perdu les trois quarts de sa valeur – durant le marché haussier le plus brûlant de tous les temps. Les actionnaires ont subi environ 400 Mds$ de pertes.

Quant à M. Welch, la presse rapporte qu’il est « furieux » et « fou de rage ». GE est en difficulté. L’entreprise est démembrée, ses parties vitales vendues une à une. L’héritage de Jack est en lambeaux.

Nous voyons désormais aussi pourquoi il méritait l’épithète de « PDG du siècle ».

GE est le parfait reflet de l’économie américaine de la deuxième moitié du 20ème siècle.

En d’autres termes, la Fed agitait du crédit bon marché sous le nez d’hommes d’affaires ambitieux. Et comme de nombreux autres, Jack Welch a mordu à l’hameçon.

A présent, GE est endettée à hauteur de 600 Mds$ environ. Avec 100 Mds$ de revenus, cela met l’entreprise quasiment dans la même situation que le gouvernement US.

Lui aussi a des dettes six fois plus importantes que ses revenus. Dommage que GE ne puisse pas imprimer d’argent.

Une désastreuse gestion « avec les tripes »

Et comme il en va pour GE, il en va de l’économie américaine dans son intégralité.

C’était une illusion de penser qu’on pouvait « gérer » des entreprises qu’on ne comprenait pas vraiment.

Une illusion pourtant largement partagée par les titans de l’industrie et de la politique.

Jack Welch pensait qu’il suffisait de gérer une entreprise « avec ses tripes ». Il a eu raison – pendant un temps.

Les Etats-Unis étaient en train d’être corrompus des pieds à la tête par l’argent factice, si bien que Welch a dû comprendre – ou peut-être n’a-t-il pas compris du tout, au contraire – qu’il pouvait se faire rapidement de l’argent grâce à la finance.

Jack Welch semblait visionnaire quand il a fait passer GE dans le secteur de la « finance en douce ».

Au faîte de sa gloire, GE Capital représentait 60% des profits de GE. En d’autres termes, l’entreprise gagnait de l’argent non pas en vendant des moteurs et des grille-pains ; elle gagnait de l’argent en chargeant ses actionnaires de milliards de dollars de prêts douteux.

Lorsqu’il a le vent dans le dos, n’importe quel crétin ou presque peut gagner de l’argent en empruntant à court terme et en prêtant à long terme.

Mais quand le vent tourne, il faut penser avec autre chose que son gros intestin ; il faut aussi utiliser son cerveau.

En 2008, le crédit s’est brutalement resserré… et l’entreprise a calé.

Les autorités ont dû renflouer GE : 139 Mds$ de garanties de prêt. Warren Buffett a contribué lui aussi, avec une injection de trois milliards de dollars.

Après cela, GE Capital n’a plus jamais réussi à se stabiliser. L’entreprise était trop endettée et ne maîtrisait pas les connaissances détaillées nécessaires pour faire tourner les nombreuses entreprises en concurrence dans lesquelles Welch s’était fourré.

En 2015, l’entreprise battait en retraite… « abandonnant l’activité bancaire ».

Aujourd’hui, en 2018, GE est en mode déroute. Même les ventes du livre de Welch, Winning, ont dégringolé, alors que l’entreprise essaie de se débarrasser d’autres activités… y compris les ampoules électriques.

Sic transit gloria fortune.

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Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

Un commentaire pour “La déroute de General Electric”

  1. Remarquable analyse et presentation de la déroute actuelle de GENERAL ELECTRIC percluse de dettes financières sans le moindre sens pratique des logiques cachées de chaque industrie

    Pourtant, la nature nous dit que tout problème dissimule la solution à mettre en œuvre. Tout neutron se décompose en proton et en électron, Ie LE PROBLÈME est proche de SOLUTION

    Il est donc toujours logique et intéressant de lire les approches alternatives de Bill BONNER pour toute étude de problème publiée sur AGORA

    Henri – Jean CAUPIN

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