De l’intérêt d’épargner…

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La Chronique Agora
Paris, France
Lundi 23 juillet 2007
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*** Coup de corne dans le scenario haussier
Les "bulls" et la ”muleta” des 15 000…

*** De l’intérêt d’épargner…
… ou comment vaincre la mort !

*** Comment couler une banque ?
Mode d’emploi détaillé ci-dessous…

—————————– (publ.)

La forme de trading la plus pure pour des profits à répétition

Volatilité accrue, incertitudes et manque de visibilité : quand l’horizon est flou jouez le court terme avec la stratégie mise en place par Sylvain Mathon… Elle lui a déjà permis d’engranger 155% de gains en… 73 jours seulement !

N’attendez pas pour en faire profiter votre portefeuille : tout est expliqué ici…

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Bonjour,

*** COUP DE CORNE DANS LE SCENARIO HAUSSIER

** Les bulls se seraient-ils contentés de donner quelques coups de corne dans la barrière des 14 000 points avant de battre en retraite pour préparer leur prochaine charge ?

Ils seront cependant parvenus à attirer dans leur sillage beaucoup de suiveurs qui privilégiaient encore le scénario d’une consolidation une semaine auparavant.

La séance du 12 juillet avait décimé les rangs du clan des bears et nous avions insisté sur l’aspect tactique de la bataille, remportée haut la main par les "taureaux". Nous étions revenu, dans notre chronique du 16 juillet, sur ce "baroud d’honneur", alors que la quasi-totalité des cadrans économiques passaient au rouge aux Etats-Unis (activité industrielle, inflation, crise immobilière) et la situation paraissait si délicate que la Fed ne s’était pas risquée à délivrer la moindre indication sur ses intentions en matière de politique monétaire à l’orée du second semestre 2007.

** Mais les nuages qui s’accumulaient au-dessus de Wall Street ont été balayés jeudi dernier par l’anticipation d’un relèvement des prévisions de croissance mondiale du Fonds Monétaire International à plus de 5% en 2007 (la précédente estimation tablait sur +4,9%). Son économiste en chef Simon Johnson, évoque carrément un "boom mondial" — quand Bill Bonner, lui, l’interprète comme un "boom d’effondrement".

Simon Johnson ne s’alarme pas davantage du repli du dollar sous les 1,3840/euro (et 2,06 face à la livre sterling) : le stratège du FMI estime que cette glissade pourrait se transformer en opportunité pour une économie US en mal de compétitivité (vis-à-vis de la Chine) et il invite donc la Maison Blanche à ne pas politiser le dossier de la parité dollar/yuan.

Les faits semblent lui donner raison puisque la devise chinoise vient de crever un nouveau plafond à 7,56 dollars. Et nous allons voir dans quelques instants que les autorités de Pékin ont fait tout leur possible ce vendredi 20 juillet pour propulser le yuan vers de nouveaux sommets en relevant le taux directeur pour la cinquième fois en 18 mois (+27 points de base à 6,84%).

Les multinationales américaines ne se reconnaissent plus que dans la croissance mondiale, et la conjoncture américaine leur serait ainsi devenue indifférente au fil des années. C’est en partie vrai puisque l’essentiel des revenus est tiré des activités à l’étranger… Mais comment les pays émergents (à bas coûts de production) pourraient-ils rentabiliser leurs usines et leurs investissements sans le consommateur américain ?

Recycleraient-ils sans sourciller leurs dollars à Wall Street et sous forme de bons du Trésor (T-Bonds US) si le dollar se mettait soudain à dévisser de façon incontrôlable ?

La récente décrue du billet vert ne les a manifestement pas encore incités à se détourner de Wall Street… et c’est pourquoi les gérants US ne ménagent pas leurs efforts pour véhiculer l’image d’une bourse américaine en forme olympique.

** La clôture savamment orchestrée jeudi soir au-dessus des 14 000 points (à 14 000,41 points très précisément) avait clairement valeur de symbole. Nous avouons humblement que notre scénario favori n’incluait pas le test des 14 000 points moins de trois mois (55 séances) après le franchissement des 13 000 points. Il y est pourtant parvenu, malgré la tension des taux, malgré la flambée du baril de pétrole à 76 dollars, malgré la crise du subprime, malgré une dégradation de la conjoncture dans l’immobilier qui pourrait se prolonger jusqu’en 2009. Il s’agit là des toutes dernières prévisions (en date du 20 juillet) de Kaufman & Broad, qui semble assez bien placé pour évaluer les problèmes de déstockage, les risques de chute des prix, l’afflux de biens revendus (après saisie) par voie d’enchères.

William Poole, un des bras droits de Ben Bernanke, estimait ce vendredi même que la facture de la crise du subprime s’élèverait à 50 (au minimum) voire 100 milliards de dollars — on n’est pas à 50 milliards près s’agissant du marché des créances à risque qui représente un volume de 650 milliards de dollars.

Bear Stearns a déjà subi une perte de 1,5 milliards de dollars sur ses dérivés de crédit alors… qui va supporter les 48,5 milliards restants (en étant optimiste) ? Sachant que certaines grandes banques d’affaires cotées sur le S&P-500 ou le NYSE ont misé bien plus gros (même si cela reste marginal à leur échelle) sur ce secteur des CDO, lequel s’avérait particulièrement juteux et "sans souci" depuis 2002.

Nous faisons le pari que cela va finir par "se voir" dans les comptes des principaux établissements de crédit américains avant la fin de l’année, et les pertes subies sur des portefeuilles de Junk Bonds ne sont qu’une facette du problème puisque les défauts de paiement se multiplient et les banques n’ont aucune vocation à se transformer en agences immobilières spécialisées dans le négoce de maisons vidées de leurs propriétaires insolvables.

** Mais Wall Street (qui rechutait de plus de -1% vendredi) ne voulait rien entendre de tout cela jeudi soir. Alors pour vous brosser le portrait d’un marché euphorique, nous ne voyons pas de meilleur moyen que de céder la parole à Larry Kudlow, le chantre forcené d’un ultra-libéralisme sans frontière, le plus haussier des commentateurs de la chaîne CNBC.

Si vous ne voulez échapper à aucune des élucubrations concernant la prétendue bonne santé de l’économie américaine, l’admiration planétaire suscitée par le dollar et l’Empire Américain, la pertinence infaillible des initiatives de G.W en matière de politique extérieure, la consternante faiblesse économique et politique de la "vieille Europe", ne manquez sous aucun prétexte le point quotidien de Larry Kudlow sur CNBC !

En substance jeudi soir, Larry nous a gratifiés d’un commentaire de cet ordre (imaginez que tout ce qui va suivre soit déclamé en direct avec l’emphase théâtrale du Mogambo Guru — l’humour en moins) :

"Les 14 000 points, bandes de pauvres sceptiques ramollis des neurones, ne sont pas un objectif mais une simple étape sur la route des 15 000 points".

"L’économie américaine est la plus forte du monde et les multinationales US vont voir leurs profits s’accélérer encore en 2007 ! Où voulez-vous que l’OPEP place ses pétrodollars, et les Chinois leurs excédents commerciaux ? Le capitalisme se globalise inexorablement, il y a de plus en plus de riches (ultra-riches) sur la planète, de plus en plus de KKR et de Blackstone alors… vive les OPA ! vive les LBO ! Et mort aux hedge funds de Bear Stearns qui ne sont même pas fichus d’avoir refilé le risque du crédit immobilier à plus crétins qu’eux".

Reconnaissons quand même qu’il avait eu raison de s’enflammer pour Wall Street lors du débordement des 12 000 points en novembre 2006, puis des 13 000 points le 20 avril dernier.

** Et qui sait si le soudain repli du Dow Jones sous les 13 850 points (dans le sillage de Caterpillar et Alcoa) ou du Nasdaq sous 2 675 points (dans le sillage d’Intel mercredi ou de Google puis Ericsson ce 20 juillet) ne va procurer aux indéfectibles optimistes une nouvelle occasion de procéder à des rachats à bon compte ?

Même sans viser un gain supplémentaire de 1 000 points d’ici octobre (avec la prochaine vague de trimestriels), un score de 14 600 points serait déjà un formidable exploit puisque le Dow Jones aurait plus que doublé de valeur par rapport à son plancher de clôture des 7 286 points du 9 octobre 2002.

Or quel gérant vraiment sensé prendrait le risque de surfer sur la hausse des taux chinois, la crise du secteur immobilier aux USA et tout un flot de rumeurs d’OPA (dont nous vous parlons quotidiennement sur notre Téléphone Rouge) plus ou moins fantaisistes pour gagner 4% ou 5% de plus ?

Philippe Béchade,
Paris

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Bill Bonner, co-fondateur de La Chronique Agora, à Londres

*** DE L’INTERET D’EPARGNER…

** Nous avons beaucoup de sujets à aborder aujourd’hui : le Dow Jones à 14 000 points, la crise du logement, le dollar, le prix de l’or, l’essence, la jeunesse, la Chine, l’existence de Dieu… la meilleure affaire du monde de la finance.

* Eh oui, cher lecteur… dans la Chronique Agora d’aujourd’hui, nous allons vous révéler comment vaincre le temps… et la mort !

* Plutôt pas mal pour une lettre d’info gratuite, vous ne trouvez pas ?

* Mais d’abord, une question : qu’est ce qui rend l’argent si populaire ?

* Un dollar incarne à la fois le passé et l’avenir. C’est le passé préservé tel un insecte fossilisé dans de l’ambre — tant que dure l’argent. Imaginons que vous ayez gagné 100 dollars par une belle journée de l’été 1997. Si vous utilisez ces dollars pour acheter de l’or — traditionnellement le moyen le plus fiable de stocker du temps — ce jour restera gravé dans votre mémoire et sera toujours aussi rentable qu’à l’époque. Et aujourd’hui, cette journée de labeur que vous avez préservée dans de l’or est toujours disponible ; elle est désormais dans le futur ; et elle représente ce que vous pourrez acheter demain, dans le futur. 100 dollars d’or en 1997 vaut aujourd’hui 250 ou 300 dollars. Vous pouvez les dépenser aujourd’hui, demain… ou si vous préférez, vous pouvez même conserver cette journée de travail jusqu’à la fin de vos jours. Là encore, vous avez la possibilité de la donner à la génération suivante. Eh oui ! la Mort, ne fais pas ta fière. Ha ha… Nous t’avons vaincue !

* En vieillissant, ne nous restent que les souvenirs et notre patrimoine. Si tout se passe bien, en atteignant la quarantaine, les souvenirs s’accumulent, l’argent aussi. Puis en vieillissant, on les perd… on se souvient vaguement de notre jeunesse et on dépense la fortune qu’on a stockée pendant toutes ces années.

** C’est ce qui rend l’argent si attirant. Il s’agit d’une façon de défier le temps et la mort. Disons que vous travaillez toute une journée en 1975. Vous êtes payé 50 dollars pour votre journée. Si vous épargnez 10 dollars, cela représente 20% de cette journée. C’est de l’argent que vous préservez, tant que vous pouvez le garder de côté. Mettez-le à la banque. Récoltez en les intérêts ; laissez fructifier les intérêts. Et vingt ans plus tard, vous pouvez encore profiter des fruits de cette journée de travail.

*C’est également ce qu’il y a de pire dans l’inflation. Elle nous vole non seulement notre argent mais aussi notre passé… et notre avenir. Elle vide nos vies comme un voleur à main armée viderait la caisse d’un épicier.

* Un homme sans argent est un homme à qui il ne reste rien de son passé, sinon des souvenirs. Il n’a pas stocké son passé pour protéger son avenir. Résultat, il est prisonnier du présent.

* Tous les jours, il doit subvenir à ses besoins… payer un toit et la nourriture pour lui et sa famille, sans erreur possible ni filet de sécurité. Il ne peut pas prendre de jour de congé. Il ne peut rien acheter de plus que ce que lui permet son salaire. Il ne peut même pas tomber malade sans avoir à faire appel au passé d’autres gens.

** Toute richesse est un héritage du passé et un espoir pour l’avenir. Les tableaux de Monet ont été peints il y a plus de cent ans. Un gallon de gaz est une richesse stockée par un rayon de soleil qui a frappé la Terre il y a des millions d’années. Versailles a été construit par un roi mort il y a 300 ans.

* Le problème avec l’argent, c’est qu’il peut être glissant. Donnez un crédit à un homme sans argent, et il va s’acheter des choses bien au dessus de ses moyens. Donnez lui un prêt immobilier sans apport, et il s’achètera une maison. Et donnez à la Banque Centrale le pouvoir de créer des dollars à partir de rien — et soudain le passé, le présent et le futur se mélangent dans la confusion la plus totale. Pour pouvoir dépenser, un homme ayant un crédit devra utiliser le passé de quelqu’un d’autre — mais de qui ? Et quelle est la valeur d’un dollar sans passé, un dollar créé de rien ?

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*** La Chronique Agora présente ***

Le Banquier Central se remémore avec nostalgie les plus belles déculottées bancaires — et leurs causes. Aux vues de la situation économique et financière actuelle, on pourrait se demander s’il ne s’agissait pas d’un effet de mode aujourd’hui has been… Mais force est de constater que la mode et la bourse ont au moins un point commun : les cycles…

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COMMENT COULER UNE BANQUE ?
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Par Le Banquier Central (*)

"J’avais beau perdre des fortunes, j’étais de plus en plus convaincu de pouvoir me refaire, en doublant et en redoublant ma mise. J’ai renforcé mes positions…"
(Nick Leeson)

On n’arrête pas le progrès, paraît-il. Selon la plupart de mes amis qui se passionnent pour le sport et son histoire, les géants d’autrefois ne seraient que des nains face aux exploits de nos modernes champions. Il y a pourtant des domaines où la régression me paraît manifeste. Prenez, par exemple, la faillite bancaire. J’ai toujours regretté que cette passionnante discipline ne figure pas aux Jeux Olympiques.

Depuis le coup d’envoi du génial John Law, dès l’an 1720, peu de sports peuvent se vanter d’avoir réuni un tel Panthéon de grands champions. Seulement, voilà : depuis les derniers feux de la Crise Asiatique de 98, la tradition se perd. Hormis quelques éclats fugitifs (Enron, les dot-coms, Eurotunnel), c’est à croire que tout le monde a oublié les façons les plus simples de perdre de l’argent. Regardons les choses en face : la faillite est passée de mode.

Pourtant les grands mobiles de la peur et de l’avidité continuent de faire battre le coeur des hommes. C’est pourquoi je fonde de grands espoirs sur les banques. Convaincu que les leçons du passé ne sont pas toujours à négliger, je me suis penché sur un des derniers grands exploits de ma discipline favorite.

Un exemple pour les jeunes
En février 1995, la banque londonienne Barings se découvrait en perte de 830 millions de livres (soit près de deux fois son capital), pour des dettes contractées sur les marchés de futuresasiatiques. Un petit mois plus tard, proprement lessivée, la plus ancienne banque d’affaires du Royaume-Uni — celle-là même qui avait financé le rachat de la Louisiane à Napoléon — était reprise par les Néerlandais d’ING, pour une livre symbolique.

Ce splendide revers de fortune, la Barings le doit essentiellement à un seul homme : son célèbre trader Nick Leeson, un petit gars des bas quartiers de Londres qui avait commencé comme simple guichetier. Propulsé dans le tout nouveau service des produits dérivés de la Barings à Singapour, Leeson, en à peine plus de deux ans, a réussi l’exploit de couler une banque vieille de deux siècles et demi.

A l’heure des comptes, les encours de la Barings sur le marché nippon se chiffraient à 27 milliards de dollars US — ce qui, rapporté à un capital de 615 millions pour toute la banque, montre que Leeson avait bien compris tout l’intérêt de l’effet de levier.

Comment s’y est-il pris au juste, et quelles mesures ses supérieurs n’ont-ils pas prises pour réussir ce tour de force ? Dans l’espoir de susciter des vocations, je résume ci-dessous les grandes leçons de ce brillant épisode.

Obstinez-vous
La règle n°1 se destine au trader lui-même — mais le particulier peut en faire tout son profit. C’est une règle de bon sens, pour qui a jamais envisagé sérieusement de couler une position : elle reste néanmoins capitale et mérite, à ce titre, qu’on la répète.

Si le marché ne va pas dans le sens que vous espériez, obstinez-vous. Vous savez qu’on n’a jamais raison tout seul contre le marché : raison de plus, si vous êtes décidé à perdre beaucoup d’argent, pour essayer à tout prix de prouver le contraire. Par conséquent, ne respectez surtout pas les stops que vous vous êtes fixés ; ne cherchez jamais à sortir du trade en limitant la casse.

Au contraire, remettez-en une large louche, selon le bon vieux principe que vous "moyennez à la baisse" en vue du jackpot. Doublez la mise initiale. Si ça ne suffit pas, triplez-la encore. Si ça ne suffit toujours pas, quadruplez le résultat…

Début janvier 95, l’indice Nikkei patine autour de 19 500 points et notre trader est convaincu que ça va remonter. Il ne le sait pas encore, mais il a raison… avec quatre mois d’avance. A cette époque, Leeson est officiellement long (acheteur) de 3 000 contrats Nikkei à la Bourse d’Osaka. Que les cours remontent et il décroche la timbale… Mais à la mi-janvier, le tremblement de terre de Kobe envoie le Nikkei aux oubliettes. Un bottom à 16 000 points sera touché en avril. Pendant ce temps, Leeson renforce sa position.

A la mi-février, il est officiellement long de 19 000 contrats sur le Nikkei… et de quasiment le double via un compte officieux, pour un total de près de 60 000 contrats à terme vers la fin du même mois.

… Bien sûr, pour tirer un maximum d’impact de la règle n°1, il faut sérieusement manquer de chance. C’est la loi du sport : les plus beaux records sont faits à 90% d’un entraînement acharné aux décisions stupides, et à 10% d’une guigne noire.

En la matière, difficile de rivaliser avec Nick : notre trader est un vrai baromètre des marchés à l’envers… Mais encore faut-il savoir se placer dans une situation d’exposition maximum au hasard, en faisant sauter l’un après l’autre tous les verrous de contrôle du risque. Les vrais champions de la faillite cultivent leur chance.

Empruntez, empruntez, empruntez
Ce qu’il y a de bien avec un marché de futures, c’est qu’il vous offre un moyen commode d’arranger vos difficultés passagères de trésorerie. Besoin d’embellir vos comptes ? Vendez des options.

Début 95, Leeson avait vendu 70 000 options sur le Nikkei, à la fois des puts (options de vente) et des calls (options d’achat). Cette stratégie s’appelle le straddle : elle consiste à jouer contre la volatilité du cours. C’est l’idéal pour se ruiner sur un marché comme le Nikkei… Surtout avec un petit coup de pouce de la chance, sous la forme d’un tremblement de terre.

Le plus beau de l’affaire, c’est que tant que la catastrophe n’a pas sonné à votre porte, vous gagnez de l’argent (les primes), ce qui vous permet de vous enfoncer davantage, sans alarmer votre patron. Une fois le tremblement de terre arrivé, tous les acheteurs de vos puts se frottent les mains : car vous vous êtes engagé à leur acheter à 20 000 points un Nikkei qui en vaut déjà moins de 18 000…

Comment faire pour changer vos lourdes pertes en total désastre ? Facile : imaginez que vous pouvez, à vous seul, renverser la tendance. Achetez donc, à coups de milliards que vous n’avez pas, jusqu’à 7% de tout le marché du Nikkei… En espérant que ça fasse remonter le cours. Renouvelez l’opération sur l’obligataire ainsi que sur l’Euro-yen… Et vous voilà parti pour rester dans l’histoire.

… On rase gratis !
Quelques conseils, maintenant, à l’intention des banquiers désireux, à leur tour, d’aller chercher l’exploit.

Laissez parler votre inclination naturelle. La logique même de l’entrepreneur, c’est "qu’on n’a rien sans rien". La logique même du banquier, c’est : "On n’a rien sans rien… sauf dans mon établissement". La prise de risque, c’est bon pour le client. Les banquiers, plus que toute autre espèce du zoo financier, sont fermement convaincus qu’il existe des tas d’activités sans aucun risque, qui vous permettent de gagner des monceaux d’argent.

Fin 1994, quand Leeson annonce à la Barings que sa petite activité d’arbitrage leur a fait gagner 46 millions de dollars, soit cinq fois l’objectif annuel… Il ne s’attire aucune question. Juste de chaleureuses félicitations — et une royale prime de 720 000 dollars. En fait, Leeson était dans le rouge de 296 millions…

Surveillez attentivement… les comptes. A Singapour, Leeson avait les mains à peu près libres sur le front, le back et le middle office, ce qui lui permettait d’arranger sa comptabilité à sa guise.

Comme tous les financiers du monde, les gens de la Barings se montraient des auditeurs implacables, passant au peigne fin les livres de comptes… que Leeson voulait bien leur soumettre. Le tout, sans avoir une idée très claire sur la nature exacte de son activité… Ni sur ses positions réelles, et sur les moyens qu’il avait à sa disposition pour les maquiller… Ni sur le fonctionnement technique du secteur des dérivés… Ni sur ses perspectives ni sur sa rentabilité.

Mais quelle importance ? Du moment que l’on n’est pas dans le rouge… N’est-ce pas le signe que la boîte est bien gérée ? Nick Leeson avait très bien compris ce qu’attendaient de lui ses interlocuteurs.

Les comptes officiels de sa courte carrière à Singapour sont plus immaculés qu’un missel de communiante : 9 millions de livres de bénéfices pour 1993 (en fait, 21 millions de pertes) ; 28.5 millions pour 1994 (en fait, 185 millions de pertes) ; 18.5 millions pour 1995 (827 millions de pertes).

*Pour conclure
Du traumatisme de l’affaire Leeson, tout comme de la Crise Asiatique qui allait exploser deux ans plus tard, le monde financier a su tirer des leçons salutaires. Il est apparu qu’on ne devrait jamais laisser les positions d’un trader sans surveillance. Qu’il fallait des limites claires aux montants joués par chacun, des cloisonnements hermétiques entre les activités de passage d’ordre et de règlement, des contrôles fréquents et rigoureux.

Les traders sont aujourd’hui aguerris et professionnels. Ils ne cèdent jamais aux effets de mode. Ils gardent une saine méfiance vis-à-vis de l’avidité, endémique dans leur branche, et sur la tendance à charger la barque au moment où la tempête se lève.

Quant aux financiers, ils ont compris que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel… Et que l’argent ne pousse pas sans contrepartie. Ils ne financent que des projets courageux, porteurs d’une véritable valeur ajoutée à long terme, en se tenant à l’écart des châteaux de cartes et des montages sans lendemain. Ils contrôlent rigoureusement leurs risques grâce à des outils sophistiqués qu’ils maîtrisent de fond en comble. Une diversification poussée, des solutions de couverture innovantes et une fluidité sans pareille dans la circulation des capitaux ont permis d’écarter à jamais tout risque structurel.

A lire ces conclusions, il paraît manifeste que l’Age d’Or de la Faillite n’est pas près de revenir. … Mais d’où me vient le sentiment tenace que tout espoir n’est pas perdu ?

(*) Derrière le Journal d’un Banquier Central, on trouve toute une équipe d’experts de la finance, de l’économie, de l’analyse technique et de la bourse — qui mettent à votre service leur expérience boursière aussi affûtée que leur sens de l’humour pour vous proposer des recommandations claires, fiables… et surtout profitables !

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