Plus que l’argent, c’est le travail qui compte

Rédigé le 5 décembre 2017 par | Bill Bonner, Richesse Imprimer

Travailler ou réfléchir ? Etre oisif ne favorise pas nécessairement la réflexion de qualité… tout comme le travail ne rend pas forcément idiot !

« Ne sois pas ridicule… »

La branche féminine de la famille manifeste une opinion contraire.

Cela concerne ce que nous avons écrit la semaine dernière dans la Chronique. Pour faire bref, elle pense que nous disons n’importe quoi.

Une nouvelle aristocratie

Les fidèles lecteurs de la Chronique savent que nous disons souvent n’importe quoi. « Parfois nous avons raison, parfois tort, mais nous doutons toujours. »

La semaine, nous ne cernions pas bien lequel des trois.

Nous essayons de nouvelles idées, à la façon dont on essaye de nouveaux vêtements : en étant sûr de pouvoir les rendre après le mariage. La semaine dernière, nous avons essayé une idée émise par le critique d’art britannique Clive Bell, selon laquelle des mains oisives sont essentielles pour la civilisation.

Bell affirme qu’une société civilisée a besoin d’une élite… de gens qui ont le temps de « penser et de ressentir »… afin de développer des connaissances, un jugement et un goût permettant d’apprécier les choses les plus raffinées.

Les mains laborieuses, en revanche, appartiennent à des sangliers, des bouffons, des capitaines d’industries… et aux présidents des Etats-Unis.

Voilà pourquoi le bitcoin est une telle merveille. Il semblerait qu’il nous offre une aristocratie toute nouvelle : des gens qui ont fait fortune alors qu’ils étaient encore jeunes, sans devoir trimer et se laisser détourner de la « pensée et du sentiment » nécessaires pour bien vivre.

Le revenu minimum universel

Cela cadre également avec cette revendication grandissante concernant un « revenu minimum universel » que le gouvernement verserait à tous les citoyens, qu’ils travaillent ou non.

En théorie, les robots vont mettre la plupart des gens au chômage. Un revenu universel leur permettrait de survivre… et d’avoir du temps libre pour se consacrer à leurs passe-temps, cultiver leur côté artistique, leur âme charitable et les « pensées et sentiments » nécessaires pour qu’ils s’élèvent au-dessus du statut de rat d’égout.

Nous le disons avec la plus grande humilité et même un peu d’auto-dérision. Car, depuis ces 45 dernières années, nous faisons partie de ces rats qui travaillent de 8h à 19h, cinq jours par semaine. Nous n’avons pas eu le temps de lire des ouvrages classiques, ni de faire attention aux différentes modes, ni même de garder le contact avec les amis et la famille.

Nous ne faisons pas la différence entre un Richter et un Basquiat. Nous reconnaissons Chopin lorsque nous l’entendons, mais pour autant que nous puissions en juger, Mahler pourrait tout aussi bien être Mozart. Achille ? Hector ? Etaient-ils cousins ? Quant à nos enfants, notre plus jeune fils est né quelque part dans les années 1990… il doit bien avoir 23 ans, maintenant… peut-être bien 24.

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Oui, cher lecteur, nous avons eu la tête dans le guidon. Mais à présent que nous approchons de l’âge de la retraite, le guidon s’éloigne.

Les jeunes n’ont pas la moindre idée, et n’apprécient pas vraiment, la somme de travail que cela exige, de gagner de l’argent. Et les « vieux » détiennent une vérité encore plus profonde : cela n’a guère d’importance.

« Tu as bien dormi la nuit dernière ? » se demandent-ils les uns aux autres. Personne ne demande si votre argent a bien dormi. Personne ne s’en soucie.

Et où cela nous mène-t-il ? Sommes-nous devenu guère plus qu’un « un manteau loqueteux sur bâton » — comme le formulait Yeats —, faisant comme si sa fortune et son grand âge lui donnaient droit à un statut ?

Un modèle de civilisation ?

C’est bien l’idée… De quoi a-t-elle l’air, sur nous ?

« Ridicule », riposte notre épouse.

« Construire une entreprise, c’est résoudre des problèmes. Les problèmes ne cessent pas parce que tu n’es plus actif dans ton entreprise. Une famille doit encore faire face à des problèmes. Tu fais encore face à des problèmes. Tout le monde a des problèmes. Même à la retraite, tu sollicites tes compétences en matière de résolution de problèmes, pour les régler.

« En outre, avoir de l’argent sans avoir travaillé pour le gagner constitue probablement plus une atteinte à une attitude civilisée qu’une bénédiction.

« Regarde donc dans le parc devant la maison. Regarde à Baltimore. Regarde ces personnes qui ont grandi grâce aux prestations sociales… dans des HLM… ou en recevant de l’argent de l’Etat.

« Ils n’ont pas travaillé. Représentent-ils la civilisation ? Passent-ils leur temps assis sur des bancs dans un parc, à lire Platon et à écouter Mahler ? Font-ils la différence entre Apollonien et Athénien… entre les Droits de l’Homme et un angle droit ?

« Penses-tu vraiment qu’ils ont entre eux des conversations pleines d’esprit, charmantes et provocantes… et qu’ils sondent les fondements de la vérité, de la beauté et de la justice ?

« C’est bien beau que Clive Bell pense que les classes supérieures anglaises, éduquées et favorisées, sont peut-être capables de mener une existence civilisée. Il faisait partie du Groupe de Bloomsbury, avec John Maynard Keynes et Virginia Woolf.

« Ils avaient fréquenté Oxford et Cambridge. Ils avaient lu les grands classiques. Ils avaient un sens des responsabilités leur permettant de ne pas gâcher leur vie, de l’utiliser pleinement… »

De l’argent pour le peuple

« C’est à cela que nous devons une bonne partie de notre civilisation » a-t-elle poursuivi. « Ils étudiaient les oiseaux… les arbres… et l’économie…

« Où a-t-on trouvé les idées qui sont à l’origine de la Déclaration d’Indépendance ? Et de la Constitution ? En s’inspirant des penseurs britanniques : Locke, Hume, Smith. Ils disposaient des fondations du savoir, et du loisir de pouvoir explorer des idées et les comprendre.

« Mais Bell se trompe totalement s’il pense que seul l’argent gratuit, distribué au peuple, fait naitre une société plus éclairée, érudite et sophistiquée.

« Au contraire, il nous appauvrira de toutes les manières possibles : économiquement et socialement. Et culturellement. Ce sera un désastre.

« Et ce sera un désastre pour nos enfants, s’ils gagnent tellement d’argent avec le bitcoin qu’ils n’ont plus besoin de travailler.

« C’est le travail, les difficultés et les luttes qui donnent du sens à notre vie, pas l’argent. Voilà pourquoi les drames grecs mettent en scène un héros… et des confrontations, quelles qu’elles soient. Le héros doit se battre contre quelque chose… même si c’est contre le Destin… ou les dieux… ou ses propres défauts. C’est ce qui donne du sens au drame. Et c’est également ce qui donne du sens à la vie ».

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Bill Bonner
Bill Bonner
Fondateur de AGORA

Né en 1948, Bill Bonner est le fondateur d’AGORA, le plus large réseau d’entreprises indépendantes de presse spécialisée au monde.

En 1978, depuis sa ville natale, Baltimore (Maryland, Etats-Unis), Bill Bonner a voulu développer un « marché » (« Agora » en grec) des idées. Pas de l’information homogénéisée telle que les médias grand public relayent sur nos écrans et journaux, mais une source d’idées diverses avec des opinions et des avis originaux, alternatifs et surtout utiles. Bill a à cœur d’aider les lecteurs à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, et à agir en conséquence. Que ce soit en matière de géopolitique, de macro-économie ou tout simplement dans le domaine de l’épargne, Bill incite ses lecteurs à cultiver un esprit vif et anticonformiste.

« Parfois nous avons raison, parfois nous avons tort, mais nous sommes toujours dans le questionnement », telle est la devise de Bill.

Bill a également co-écrit des livres qui ont tous figuré dans la liste des best-sellers du New York Times et du Wall Street Journal : L’inéluctable faillite de l’économie américaine (2004), L’Empire des dettes. À l’aube d’une crise économique épique (2006) et Le Nouvel Empire des dettes. Grandeur et décadence d’une bulle financière épique (2010).

Dans son dernier livre, Hormegeddon, quand trop de bien nuit (2015), paru aux Belles Lettres (www.lesbelleslettres.com), Bill décrit ce qu’il advient lorsque l’on abuse d’une bonne chose dans les sphères de la politique, de l’économie et des affaires. En bref, trop de bien conduit au désastre.

Vous pouvez retrouver les notes de Bill au quotidien dans La Chronique Agora.

3 commentaires pour “Plus que l’argent, c’est le travail qui compte”

  1. Il y a deux sortes de travail, celui que l’on fait pour soi et celui que l’on fait pour les autres.

    Ensuite, il y a les occupations qui dépendent des goûts, de l’éducation, de la culture, de l’état de santé, de l’état psychique et physique, entre autres choses.

    S’il est facilement vérifiable que ce sont les bourgeois rentiers, cultivés et éduqués, qui ont constitué les bataillons d’artistes, de savants et de philosophe, il est plus difficile de trouver des prolétaires dans ces bataillons.

    Les rares connus étaient des génies.

    Il y a d’ailleurs un parallèle entre les prolétaires, les femmes et les minorités ethniques, ils doivent toujours être géniaux pour sortir du lot, contrairement aux bourgeois qui peuvent se contenter d’être sérieux et réfléchis.

  2. Très bel article

  3. Bonjour, Monsieur Bonner,
    En Français, un proverbe, qui existe peut-être aussi en anglais, dit ceci : « L’oisiveté est la mère de tous les vices.
    Cela ne veut pas dire que toute personne soustraite à l’obligation de travailler pour acquérir un salaire
    devient systématiquement vicieuse mais peut contribuer à le devenir. Cela dépendra de nos éducations
    familiale, personnelle, scolaire et de notre morale. Ce qui m’amène à penser qu’il y a grande chance que vous ayez raison.
    Cependant,  » la branche féminine de votre famille » ne voit -elle pas, sans oser le dire directement, le cas
    de la dame au foyer dont le rôle, le travail et les responsabilités n’ont rien en commun avec l’oisiveté mais n’en demeure pas moins sans salaire de votre côté comme de notre côté de l’Atlantique.
    Ne serrait-il pas aussi plus judicieux de donner un salaire aux étudiants supérieurs plutôt que de les étrangler avec des emprunts indécents pour payer leurs études car la somme de travail et d’abnégation pour réussir les études n’est pas non-plus pris en compte.

    P.S. : En rapport avec votre article précédent, si je puis me permettre, je vous suggère de remplacer votre couverture électrique par une bonne couette en microfibres de chez « Dupont de Nemours ». En plus de faire des économies, vous aurez aussi la satisfaction d’avoir investi dans une entreprise américaine et tout cela pour un bénéfice pour votre santé: je souri bien sûr !.

    Avec tout mon respect. R. Cavens. Belgique.

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