Octobre 2018 : les Allemands contre le clown maléfique 2/2

Rédigé le 13 septembre 2018 par | actu géopolitique, Argent public Imprimer

Les Allemands ont déjà subi leur cure d’austérité, dans l’indifférence générale du reste de l’Europe. Les Italiens prétendent y échapper en réclamant plus de subventions. Le clash est inévitable.

Nous avons vu précédemment que les Allemands avaient sacrifié leurs banques mais sauvé celles de la Grèce et que le patrimoine des ménages était moins élevé en Allemagne que dans les autres pays européens.

La raison pour laquelle les ménages allemands ne sont pas aussi riches est très compréhensible. Les taux d’accession à la propriété sont beaucoup plus faibles en Allemagne et la bulle immobilière des années 2000 n’a jamais atteint le pays.

Aujourd’hui, ces données sont en train de changer vu qu’une bulle immobilière se forme en Allemagne en raison des taux trop bas de la Banque centrale européenne. Mais en voyant où cela a mené l’Irlande et l’Espagne après l’explosion de leur bulle, les Allemands ne s’en réjouissent pas trop. Et du fait d’un faible taux d’accession à la propriété, seuls certains en bénéficient.

Les Allemands considèrent donc la politique monétaire extraordinaire de la BCE comme un risque, pas un bénéfice. Ils considèrent le boom de la spéculation immobilière comme intrinsèquement voué à l’échec. A nouveau, leur prudence est mise en exergue en comparaison de celle de l’Europe du sud.

Pendant ce temps, les bilans Target2 augmentent fortement. En effet, l’Allemagne est obligée de prêter d’importantes sommes d’argent à l’Europe du sud, sans espoir de jamais le revoir. Ses exportations n’enrichissent pas l’Allemagne, elles financent l’Europe du sud par une dette qui ne sera jamais remboursée.

Un commerce inéquitable

Les exportations de l’Allemagne subventionnent à hauteur de 900 Mds€ les pays de l’Eurozone

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Enfin, il faut tenir compte d’un dernier fait important pour bien comprendre la réaction allemande qui ne manquera pas d’avoir lieu lors de la prochaine crise de l’euro.

Les Allemands considèrent qu’ils ont eux-mêmes subi il y a quelques années la politique d’austérité dont l’Europe du sud fait tant de foin. L’Allemagne était « l’homme malade de l’Europe » mais personne ne s’en était ému.

Je vivais en Allemagne lors des débats sur les réformes Hartz IV. Ces dernières ont mis en place les réformes d’austérité que l’Allemagne a exigé de la Grèce. Le genre de réformes nécessaires pour qu’une union monétaire fonctionne, parce que l’option d’une dévaluation de la monnaie n’est plus possible.

Si vous enlevez la soupape de pression d’une monnaie flottante, vous devez réformer votre économie en crise. Cela signifie réduire les salaires et les bénéfices, attendre la fin de la récession jusqu’à redevenir compétitif, et devenir plus productif.

Cela signifie également créer beaucoup d’impôts pour assainir les finances publiques. A l’époque, une chanson avait eu beaucoup de succès en Allemagne, chantée par un imitateur du chancelier Gerhard Schroeder. Les paroles listaient les impôts très lourds qu’il avait créés, contrairement à ses engagements de campagne au premier jour de son gouvernement.

Sur l’air de Aserejé, le titre phare du groupe pop espagnol Las Ketchup, les paroles chantées par la voix de Schroeder font écho aux plaintes grecques de 2012 :

« Mais tout ce que je veux, c’est ce que vous avez de mieux : votre argent !

Taxe sur les chiens, taxe sur le tabac, Taxe sur les véhicules à moteur et écotaxe. Pensiez-vous réellement que je m’arrêterais là ?

Taxes sur les ventes et les boissons pour que la bière devienne réellement chère, mais ça ne me suffit pas encore ! »

Et le refrain :

« Je hausse vos impôts. Elu c’est élu, Vous ne pouvez pas me renvoyer à présent. C’est ça qui est cool avec la démocratie ».

Les Allemands considèrent qu’ils sont passés début 2000 par ce par quoi les Grecs et les Italiens doivent passer. A la place de la Troïka, ils avaient Gerhard Schroeder qui leur a imposé l’austérité, de nouveaux impôts, une réforme de la sécurité sociale et une réforme du travail.

Il existe bien sûr cependant des différences essentielles. A l’époque, l’inflation était élevée dans le sud de l’Europe. Les Allemands n’ont donc pas eu à baisser les prix pour devenir compétitifs, ils n’ont eu qu’à attendre que le reste de l’Europe augmente trop les prix.

L’Allemagne également n’avait pas la même dette ni les mêmes folles dépenses avant de devenir « l’homme malade de l’Europe. » La correction a donc été bien moindre – mais malgré tout lente et douloureuse.

Le sentiment des Allemands envers l’Europe du sud repose sur de nombreux exemples, sur la logique et une attitude morale. Il ne s’agit pas d’un phénomène culturel sans fondement.

Les Allemands agiront en conséquence.

Cette fois-ci, il ne s’agit pas de la Grèce

Quelques heures après l’écroulement du pont de Gênes, les journaux de chaque pays ont eu des réactions stéréotypées.

Les médias australiens ont jeté le blâme sur les pratiques mafieuses consistant à mélanger du sable au ciment.

Les Allemands ont comparé leurs règlements et normes de sécurité pour l’inspection des ponts à ceux de l’Italie.

Les Américains ont indiqué que leurs agences de notation pourraient abaisser la note de l’Italie.

Les médias britanniques ont observé que les « ponts français » sont « eux aussi exposés au risque d’effondrement. »

Et les Italiens ont accusé l’austérité et les contraintes budgétaires de l’UE.

A cela, l’UE a vivement réagi en déclarant avoir dépensé beaucoup d’argent pour les infrastructures. Mais le clown maléfique Salvini a répondu que l’argent venait de l’Italie et était renvoyé sous conditions. Pas une bonne affaire.

Tout cela était bien cocasse face à une tragédie extraordinaire.

Ce drame fait oublier la nature du désaccord. C’est là l’une des rares occasions où les deux partis en conflit ont chacun parfaitement raison. La chose à faire est donc évidente mais désagréable.

L’Italie peut reprendre en main le contrôle de ses infrastructures, dépenser sans la surveillance de l’UE et dévaluer sa monnaie pour gagner en compétitivité. Elle peut dévaluer même après s’être engagée à des taux de change fixes et comme elle l’a fait plusieurs fois auparavant lors des autres unions monétaires européennes qui ont échoué.

L’Allemagne peut être débarrassée de ses renflouements implicites de l’Europe du sud, de ce commerce inéquitable, de cette politique monétaire délirante et de ce clown maléfique. Elle peut échapper aux jeux des reproches de l’Europe du sud.

La solution, certes désagréable, est de mettre fin à l’euro.

La seule question est : qui bougera le premier ? Et comment faire ?

En étudiant les échecs des nombreuses unions monétaires de l’Europe, qui remontent à 1865, j’ai découvert des informations précieuses montrant comment l’euro mourra lui aussi.

Le seul problème est que personne ne peut sortir de l’euro sans provoquer un séisme, une crise financière qui atteindra des proportions inimaginables.

Selon moi, la confrontation est prévue pour octobre, lorsque le budget italien sera négocié avec l’UE. Les Italiens voient l’effondrement du pont de Gênes comme leur carte maîtresse. Cela justifiera des dépenses effrénées en infrastructures qui détourneront les règles de l’UE.

Le Premier ministre Salvini a déclaré :

« L’Etat italien doit investir tout l’argent nécessaire pour assurer la sécurité de nos routes, de nos chemins de fer, de nos écoles et de nos hôpitaux, sans tenir compte des limites et des folles règles européennes que l’on nous impose. »

Ambrose Evans-Pritchard, le chroniqueur britannique de The Telegraph, s’inquiète de ce que Salvini profitera de l’occasion pour dissoudre le gouvernement de coalition si d’autres parties poussent au compromis avec l’UE. Il a énormément progressé dans les sondages de popularité depuis les élections avec une rhétorique anti-UE.

Les Allemands tenteront de rester fermes, pour toutes les raisons évoquées plus haut.

Les Allemands et les Italiens vont droit au conflit et aucun des deux ne reculera. La question est : qu’arrivera-t-il alors ?

[NDLR : La France est concernée de près, elle aussi — sa « dette noire » atteint des proportions sans précédent, et la moindre alerte pourrait faire basculer le pays dans la crise. Toutes les explications — et une stratégie de protection complète — en cliquant ici.]

Nick Hubble
Nick Hubble

Diplômé de la prestigieuse université Bond en Finance, Economie et Droit, Nick Hubble est aujourd’hui chroniqueur pour différentes publications financières en ligne telles que « The Daily Reckoning Australia » et « The Money Life Letter« .

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